01 décembre 2015

Concert

Ca fait drôle de voir défiler un paysage qu'on n'a vu qu'une seule fois auparavant, il y a treize ans, pour aller voir les mêmes êtres déjà proches jouer en concert. Un long ruban encombré de souvenirs, de bouderies et de fous rires fulgurants se déroule sur 13 mètres de ma mémoire. 13, un chiffre lourd de sens, ces derniers temps.

Le coeur gros de tout ce qui vient de se passer dans ma vie et dans ma ville, je me dis que ce train ne se déplace pas seulement dans l'espace, il se déplace aussi dans le temps. Et je repense à Siamois, mon Siamois, un bébé de vingt ans, "on avait tous des joues, à l'époque, tu t'rends compte?" m'a-t-il dit ce weekend.

La salle est grande, il est 16h, j'arrive au moment de la balance. Les Siamois, très pros, discutent fermement depuis la scène avec la régie. Je me fais toute petite et me glisse sur un des sièges au fond de la salle. Siamois 2 vient me coller une bise sur la joue avant de se laisser couler dans le siège à côté de moi. Le trac s'imprime en petits motifs partout sur ses joues, comme la marque de l'oreiller le matin. Puis on l'appelle, il remonte sur scène. Mon regard se perd inconsciemment sur les panneaux lumineux qui me crient avec un vert significatif "sortie de secours!". Au cas où. Je préfère ne pas y penser. Et pourtant je ne pense qu'à ça depuis ce matin, depuis cette Gare de Lyon déserte dans laquelle j'ai vainement cherché du regard des militaires probablement tous affectés à la COP21, depuis ce TGV où j'ai scruté chaque nouveau passager débarquant dans le wagon, depuis les rues de cette ville de taille moyenne, tentant d'évaluer si elle ferait une bonne candidate au JT ou si je peux profiter de ma soirée. En décidant de ne pas y penser, j'ai attiré ma propre attention sur le sujet, et je galope comme un hamster dans sa roue. Je ne suis pas la seule à y penser. Chaque passager a les yeux qui traînent, chaque passant me dévisage, et Siamois qui vient vers moi a cette gravité dans son regard qui me dit que lui aussi, il y pense.

Et puis les heures s'enchaînent de plus en plus vite, elles glissent comme des perles sur le fil d'une aiguille, et alors que je croise le bassiste des Siamois en train de se griller une clope entre deux répèt', je souris en songeant à quel point notre bateau s'éloigne des petits concerts amateurs dans des salles minuscules il y a treize ans, pour loucher de plus en plus fort vers les rivages professionnels. Cette salle, m'a-t-on dit, est la plus grande salle après le Zénith, réservé aux stars internationales qui jouent à guichet fermé.

L'heure de dîner approche, Siamois 2 et moi résistons le plus longtemps possible à l'appel du ventre avant de céder et d'être les premiers à table, essuyant les vannes de l'équipe. Je n'ai jamais vécu un concert de l'intérieur, côté coulisses, c'est une première pour moi. Un rideau d'adrénaline nous sépare de l'espace réservé au public, je sens que la plupart des personnes présentes redoute le moment de le traverser. J'aurais sûrement absorbé ce stress comme une éponge si le mien, ce soir, n'avait pas été occupé ailleurs, du côté de la sécurité, à compter les vigiles, à repérer les accès, à graver le plan de la salle dans mon esprit.

Et puis le concert. J'oublie tout. Mes Siamois sont lumineux. Leurs musiciens sont lumineux. Finalement, il n'y a que les lumières qui ne brilleront pas ce soir, ce qui alimentera la conversation du voyage de retour en TGV le lendemain pendant que je me laisserai bercer par les voix des garçons assis autour de moi. 

C'est au moment de donner un coup de main au vestiaire, dans le hall de la salle de spectacle, quand Siamois, Siamois 2 et leur première partie seront occupés un peu plus loin à signer des autographes, que cette phrase me traversera la tête malgré moi: "c'est bon, ils ne viendront plus, maintenant!" Siamois me confiera plus tard dans la nuit qu'il a eu cette même pensée au même moment: en voyant la foule s'amincir autour de lui pendant ses dédicaces, il s'est dit: "ils ne viendront plus, maintenant!"

Nous nous sommes couchés à des heures indiscrètes, et le dernier sujet abordé avant de sombrer fut les attentats. Nous avons tous émergé à la gare le dimanche midi avec des têtes improbables, et j'ai eu ce frisson d'excitation du gamin qui part en voyage scolaire en délaissant mon fauteuil de 1ère classe isolé pour suivre les 6 trentenaires aux voix graves dans leur wagon de 2de. Je ne sais plus qui a dit, on a l'impression de partir en colonie avec les copains. Les revues n'étaient pas tout à fait les mêmes, les sujets étaient un peu plus graves, les opinions politiques plus argumentées, les sandwiches plus raisonnables (sauf le mien). Les blagues débiles ont fusé quand même, les réparties étaient plus spirituelles et d'autant plus drôle et il y avait encore Star Wars. Mais il y avait une gravité qui n'y était pas il y a treize ans, ça c'est sûr. Je me suis demandé à quoi ça tenait, si c'était l'âge ou le contexte. Un peu des deux, sans doute.
Une évidence s'est imposée à moi dans ce TGV qui filait vers une capitale eventrée: aucun de nous 7 ici n'est plus un enfant depuis le 13 novembre.

2015, voilà ce que tu as fait de nous.

 


Commentaires

    J'ai peu être de la chance de considérer cela comme un risque comme un autre, je n'ai rien changé à ma façon de vivre, la semaine prochaine je vais au folie bergère voire Sheller, et sans aucune angoisse... De toute manière, avec ou sans nos peur, il feront ce qu'ils veulent... et moi aussi, je ferais ce que je veux

    Posté par Gilsoub, 01 décembre 2015 à 23:25
  • plus graves, oui
    plus vieux, pas le choix, c'est des maths (ou la cruauté du temps) (ou les deux ?)
    mais, mais mais , vivants et heureux
    bravooooooooooooooo !!!
    des bises

    Posté par monkaleidoscope, 02 décembre 2015 à 15:14
  • A Gilsoub

    Ils feront ce qu'ils veulent, c'est sûr, mais un peu de vigilance n'a jamais fait de mal à personne. Perso, je n'ai pas honte de dire que j'ai peur et que je sors nettement moins qu'avant. Mais je suis heureuse qu'on réagisse tous différemment et que tu puisses gérer ta peur autrement et continuer à travailler normalement

    Posté par Ceher, 02 décembre 2015 à 18:04
  • A ma Kaleido

    Eh oui, t'as pas tort: étonnamment heureuse de ce weekend que j'appréhendais un peu (peut-être heureuse parce que je l'appréhendais, justement!)
    Je t'envoie plein de bises, ma-Kaléido-aux-jolis-mots.

    Posté par Ceher, 02 décembre 2015 à 18:06

Poster un commentaire