07 décembre 2015

La sanglante histoire de la Poterie infernale

Sans titre

 

Je soupçonne Copinette d'avoir des vues sur mon héritage parce qu'après l'échec de mon décès au jogging l'hiver dernier, elle m'a traînée il y a peu à un atelier de poterie.

Le principe de base était simple: la patouille et la gadoue étant les deux mamelles de notre religion personnelle, le stage de poterie venait un peu comme le pompon sur le gâteau (si, le pompon).L'idée initiale de Copinette était de nous inscrire à un cours de poterie pour un an. Halte-là jeune gourgandine, lui ai-je finement dit, et si on commençait par un weekend, pour voir? C'est dans des moments comme ça que je m'aperçois à quel point j'ai raté une grande carrière dans la diplomatie ou la pâtisserie industrielle parce que Copinette a opiné du bonnet sans broncher.
Elle s'est vengée en ciblant un atelier situé à l'autre bout de Paris impliquant au moins un passage de ma part à Châtelet et à République. J'ai trouvé ça bas, mais j'ai obtempéré.

Nous voilà donc fraîches comme des gardonnes devant l'atelier en question. Nous sommes trois, une ancienne élève qui rempile pour un tour (ah ah jeu de mots pour les initiés!), Copinette, et moi, donc. Et la prof, qui doit avoir environ 12 ans de moins que nous, qu'ai-je fait de ma jeunesse, je me le demande.

Personne ne m'avait dit que la poterie est un art guerrier. C'est un combat de chaque instant pour garder le dessus sur la petite crotte d'argile qui tente de se faire la malle au milieu (dans le meilleur des cas) du tour. Je jure que cette chose est vivante, et j'égrène tout mon chapelet d'injures à mi-voix quand la chose en question passe en mode offensif en me bombardant. "Ralentis, Céher", me dit la prof. Et à ce stade, je me dis qu'elle doit avoir de la Maizena dans les yeux, parce qu'il est évident que la décision ne m'appartient plus, C'est Crottor 1er qui mène la danse. Au terme du premier exercice, je jette un oeil à Copinette, qui s'en sort un peu mieux que moi mais je jure qu'elle a des rides qu'elle n'avait pas cinq minutes plus tôt. Voilà ce que la poterie a fait de nous, me dis-je en secouant la tête, faisant ainsi tomber ma pince à cheveux sur ma motte d'argile.

A partir de là, ma vie ressemble furieusement à ce gag du gars qui marche sur un chewing-gum et qui essaie de le décoller de sa semelle avec ses doigts. J'essaie de ramasser ma pince, et avant d'avoir eu le temps de dire "Bricomarché", j'ai de l'argile jusqu'aux coudes. Coudes que j'essaie astucieusement d'essuyer sur mon pantalon, m'effleurant la joue au passage. Résultat des courses: je ressemble à Pocahontas qui serait partie en cure de thalasso avec le Roi de Belgique. Tragique. J'ai besoin d'une pause, et la troisième élève du groupe, la nana qui en est à son deuxième stage-tellement-elle-aime-ça pose une question si technique qu'on dirait qu'elle a avalé le Béscherelle et qu'elle le vomit dans le désordre. Connasse.

Copinette me jette un regard douloureux, à mi-chemin entre "Pourquoi je t'ai embarquée dans cette galère, ma précieuse?" et "t'as fini de me faire honte, oui?" et dans un sursaut de courage, je me désemparpille (de dés-, et -éparpiller) et je m'y remets en pestant que je suis un signe de Terre, y a pas moyen, ça devrait me parler, c'te bon d'la d'poterie, merdeuuuu!

Puis la prof nous parle de passer à la conception d'un bol, plus complexe, et j'ai comme un blanc. Plus complexe que quoi, que veut-elle dire? Je nage en plein art abstrait, il n'y a rien de concret ni de simple dans l'amas de terre cuite qui agonise sournoisement devant moi, alors plus complexe, non je ne vois pas. Je bugge. Moi je venais chercher du Patrick Swayze et de l'érotisme, et je me retrouve les cheveux dans les yeux à jouer aux moto-crottes. Mon établi ressemble à la Louisiane mais plus post-Katrina que version Nino Ferrer, quand même, et j'entends déjà les voix familiales commenter la ressemblance troublante de mon tour de poterie avec mon assiette à table. "Le passage du Diable de Tasmanie", selon Céher Père, qui ferait mieux d'avoir des références plus littéraires, espèce de jeune godelureau qui sait même pas éduquer ses gosses. Oui je suis méchante.  A ce stade de désespoir profond, n'importe qui devient méchant. C'est une réaction de survie.

Je m'essaie au bol. Ca me va aussi bien que la coupe du même nom créativement imaginée par mes parents quand j'avais 4 ans.

Finalement, la seule étape qui me réussira à peu près sera la finition du fond, parce qu'il faut couper. Ca doit me rappeler mes rosiers, je sais pas, il doit y avoir une espèce d'exutoire thérapeutique rapport à mes derniers échecs avec la gent masculine, en tout cas j'aime ça et je m'en tire pas mal. La meilleure preuve en est que je surprends un regard de Copinette qui lorgne chez moi, je m'indigne en l'accusant d'espionnage industriel. Elle me regarde d'un air commiséreux que je n'apprécie pas, mais alors pas du tout.

Au bout de deux jours à ce rythme-là, Copinette sur les rotules admet qu'on a, je cite, 'peut-être bien fait de ne pas partir sur un cours à l'année'. J'hésite à la réduire en bouillie.

Quelques jours plus tard, je discute avec un photographe qui me parle de la terre aride et ingrate, difficile et indomptable et j'approuve avec force cette description.

- Vous aussi vous connaissez les plaines sub-sahariennes du Tchad écrasées de chaleur et complètement stériles?

- Non, moi j'ai fait un stage de poterie.

 

 

Photo (c) Copinette

 


Commentaires

    ah aha !
    billet savoureux et extrêmement drôle : merci !!
    perso, encore dans notre gémélittude, j'ai un trauma de poterie qui remonte à mes cours de vers 8-9 ans ... plus jamais approché de glaise depuis (cad depuis plusieurs décénies, c'est dire à quel point c'est rude le tour et la boue) ... pardon

    Posté par monkaleidoscope, 08 décembre 2015 à 11:20
  • C'po un truc pour nous aut', hein?
    Pourtant t'es un signe de terre aussi, alors comment qu'ça s'fait?
    Moi c'est au moment où la prof a dit que la poterie était un truc de patience que j'ai su que ça serait pas pour moi.
    Et pis bonjour le retour dans le métro avec des fringues qui nous font ressembler au boucher de Cleveland.

    Posté par Ceher, 09 décembre 2015 à 11:06
  • Hilarant. De la première ligne à la dernière.
    Et le pire du pire, c'est que ça donne envie d'essayer quand même !
    Histoire de voir si on peut faire mieux. Quoique, j'ai un gros doute. Et un stage de deux heures, c'est possible ?
    Moi ce qui me met dans ces états, c'est le yoga. Maudites copinettes !

    Posté par Pastelle, 11 décembre 2015 à 21:20
  • Ouh Pastelle! Comme ça fait plaisir de te revoir par ici!! Ecoute, essaye, et si tu arrives à faire apparaître Patrick Swayze, je prélèverai une commission.

    Le yoga était le prochain thème sur ma liste, justement! C'est si affreux que ça? Je sens bien que c'est un coup à faire pousser des courbatures, le yoga. Comme Copinette n'aime pas ça et que c'est à moi de choisir la prochaine discipline dans laquelle on va se ridiculiser, j'ai bien envie de lui infliger du yoga.

    Posté par Ceher, 14 décembre 2015 à 14:36
  • Pour certaines c'est grand nirvana le yoga. C'est juste que ça ne me correspond pas. Je ne parviens pas à arrêter mon cerveau sur mes sensations, je pense à tout ce que j'ai à faire, ou voudrais faire, et du coup je m'ennuie comme un rat mort et je compte les minutes en attendant que ça se passe et que je puisse sortir de là. En essayant de rester polie car la prof est une amie...

    Au prochain été je ferai de la poterie sur corps. Patrick Swayze, je vais éviter, donc, ça me coûterait trop cher. Mais j'ai d'autres idées.

    Posté par Pastelle, 14 décembre 2015 à 15:01
  • De toutes les choses informes que j'ai pu faire dans ma vie, je pense que c'est la poterie, qui remporte la première place. Il y a plus de six ans déjà ^^

    Posté par Clem, 22 décembre 2015 à 13:21
  • Ça me rappelle de furieux souvenirs... Tu parles ! 10 ans de poterie, voire même la construction du tour...Faut absolument que je trouve le temps de revenir ici. Toujours trop drôle.

    Posté par Lireine, 24 décembre 2015 à 14:29
  • Salut Ceher
    Ton blue monday s'est bien passé ?
    Bise
    Nours

    Posté par Nours, 18 janvier 2016 à 20:34
  • relu une deuxième fois. La première, j'avais accroché à deux trois trucs que je trouvais maladroits dans le texte, mais cette fois, j'ai bien rigolé. Comme quoi, l'humeur du jour influe AUSSI sur le texte, à distance. La force de la pensée, quand même !!!

    Posté par younder, 29 janvier 2016 à 21:24
  • Pastelle!

    Du yoga avec Patrick Swayze, ce n'est plus du yoga, c'est une séance de spiritisme! L'astronomie, c'est bien, ça, comme discipline, l'astronomie. Tu as essayé?

    Posté par Ceher, 01 février 2016 à 20:12
  • Clem

    Eh ben tu as raison, faut commencer jeune, histoire de se débarrasser rapidement des trucs qui ne sont pas, mais alors pas du tout, faits pour nous.
    T'as un top trois à part la poterie? Moi il y a le poney, quand j'avais huit ans. Je crois que ni le poney ni moi ne nous en sommes remis.

    Posté par Ceher, 01 février 2016 à 20:13
  • Lireine

    Alors d'abord mais comment ça fait trop plaisir de te 'revoir'!!!! Tu sais bien que même si je suis en cure de désinternétisation, je ne suis pas loin quand même, hein!

    10 ans de poterie?! Tu t'fous de moi? T'es une sorte de maître-jedi de la poterie, alors?
    On peut s'associer, si tu veux. Moi je peux être une maître-jedi du bordel autour du tour.

    Posté par Ceher, 01 février 2016 à 20:14
  • A Nours

    Coucou Nours! Ah le fameux Blue Monday!!! Paraît que c'est un énorme traquenard d'un commercial anglais, tu peux le croire, ça?? Perso, j'aurais aimé que ce soit ma poterie qui soit bleue, mais on peut pas tout avoir. Elle était d'un charmant caca ocre tout à fait distingué.
    Des bises, contente de te voir rôder par ici, j'espère que tout va bien dans l'univers Noursien.

    Posté par Ceher, 01 février 2016 à 20:16
  • Younder

    Mais oui, mais faut pas non plus chercher le prix Goncourt dans mes textes, tu sais! Ce sont juste des petits textes écrits un peu vite, qui ont vocation à faire sourire, rien d'autre!
    A vrai dire - et je ne dis pas ça pour toi, Younder, mais par association d'idée ça me fait penser à certains commentaires - ça m'épate un peu de voir à quel point certains textes anodins déclenchent parfois des réactions épidermiques comme si on débattait dans l'éditorial du Monde!
    Bon en tout cas, je suis bien contente que ça t'ait fait sourire, et je me dis que tu dois être sacrément frappadingue pour venir en chercher une deuxième louche! ))))

    Des bises!!

    Posté par Ceher, 01 février 2016 à 20:21
  • Nours se porte bien. Bises à la potière.

    Posté par Nours, 13 février 2016 à 21:18

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