Les témoins de Jéhovah
C’est d’une évidence limpide. Ce qu’il me faut quand je cours, en retard, à travers la maison à la recherche de ma deuxième chaussure, un œil sur ma montre, le deuxième sur le chat qui ne doit pas sortir et mon troisième cherchant désespérément où j’aurais pu ludiquement cacher mes clés, ce qu’il me manque quand il est 10h30 et que j’aurais du être partie depuis 10h, donc, c’est deux témoins de Jéhovah sur le pas de ma porte.
Ne gloussez pas, bande de mécréants, la scène n’a rien de glorieux : j’enfile hâtivement ma deuxième chaussure à cloche-pied tout en ouvrant la porte d’entrée à la volée, quand je tombe nez-à-nez avec deux hurluberlus très calmes. A leurs mines rébarbatives et à leurs lunettes en écaille, je les identifie avant même qu’ils n’aient ouvert la bouche. Des témoins de Jéhovah.
A ce sujet, petite digression : savez-vous comment distinguer un témoin de Jéhovah d’un représentant en aspirateurs ? Le vendeur a toujours un sourire Dénivit plaqué sur le visage en toutes circonstances. Le témoin de Jéhovah, lui, ne sourit pas 1) parce que c’est formellement interdit par Jéhovah ; 2) parce qu’il sait qu’il a 9 chances sur 10 de se faire envoyer bouler alors il la joue humble. Le témoin de Jéhovah ne laisse aucune prise à la critique facile : il est très impeccablement attifé – pas très funky, un peu terne mais jamais négligé. Les « miens » ce matin étaient habillés comme Ritchie Cunningham dans Happy Days.
Une femme et un homme. Chabadabada. Pour dissiper l’atmosphère insoutenablement mystique qui nous oppresse tous en présence de cette vision religieuse d’une spiritualité consommée, je glisserais que je ne savais même pas qu’on vendait encore ce genre de gilet en laine sans manches de nos jours. Ils doivent avoir des grandes surfaces spéciales témoins de Jéhovah, à l’entrée desquelles il faut présenter sa carte « Jéhovah 12-25 », comme une carte de presse mais sans presse, quand même. Même les magasins de déguisements de location que j’ai éclusés pour la dernière soirée costumée chez Siamois ne proposaient pas un tel choix.
Bref. En nage et échevelée, aussi survoltée que le Lapin Blanc dans Alice, avec d’ailleurs la même fixette sur ma montre, j’ouvre ma porte et je me retrouve face au tableau de Norman Rockwell, American Gothic. Ca m’a fichu un coup. On pourrait croire que la première impulsion est d’avancer la main « on peut toucher ? », mais en réalité, non. Rien n’invite vraiment au toucher dans cette vision sinistre, croyez-moi. Je veux dire, moi j’aime bien Ritchie Cunningham, mais j’ai toujours préféré Fonzie. Ils sont figés, me regardent de leurs yeux aussi expressifs qu’un poisson mort dans une usine Picard, au point que je me demande si je ne me serais pas par erreur endormie chez Madame Tussaud la veille au soir. Puis j’aperçois les brochures dépassant de leurs sacoches, les fameuses brochures, et je SAIS alors que l’un d’eux va parler.
Dans un grand sursaut de désespoir, je sors l’arsenal anti-Jéhovah avant qu’ils n’aient eu le temps d’ouvrir la bouche : « Non non, ne perdez pas votre temps, bonnes gens, ni le mien d’ailleurs, j’aime la fête foraine, plus bordélique que moi ça n’existe pas, je suis absolument pour coucher avant/ pendant /hors mariage, vive la mixité dans les écoles et les vestiaires de la piscine et puis on n’a rien inventé de mieux que l’électricité (à ce stade je confonds Jéhovah et Amish mais c’est pas grave, j’en passe une couche, au cas où) alors allez réveiller les morts ou qui vous voulez du moment qu’il habite très loin d’ici, mais foutez-moi la paix et le camp ! ». Un vague reflet de surprise passe dans leurs yeux picardisés, puis l’homme annonce poliment : « Je crains que le registre de nos questions soit un peu plus classique, malheureusement. » Et il me tend sa carte estampillée par la mairie avec, en énormes lettres noires, « RECENSEMENT ». Je me demande si c’est très dur, de refaire sa vie à Vladivostock.
Dessin (c) Bruno Issaly - Tous Droits Réservés
