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La vie dans mon quartier de lune
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21 décembre 2011

Fou rire

Ma copine est assise en face de moi, très calme, elle lit sa revue. Je tape rapidement sur le clavier de mon ordinateur portable. En apparence, nous avons l’air tout ce qu’il y a de plus normal et civilisé dans ce train qui nous ramène à Paris. Personne ne devinerait que nous avons hier été frappées par un tsunami des zygomatiques. A la suite de cet événement qui vient bouleverser nos programmes, la chaîne Céher diffuse ce soir sur ce blog une émission spéciale consacrée au fou rire.

Pour en comprendre le fonctionnement, capturons un spécimen représentatif de l’hilaritus permanentus. Soit deux individus de sexe féminin, dotées d’un quotient intellectuel avoisinant le 120 (chacune, hein, merci), d’une éducation respectable qui les entraîne tout naturellement à observer certaines trêves de la décibel passé minuit dans une maison remplie d’individus de tous âges, de toutes tailles, mais tous bien décidés à dormir. Nos deux individutes féminines, donc, en phase post-adolescente depuis une bonne quinzaine d’années, partagent le même lit par un concours de circonstances. Elles lisent sagement un magazine littéraire pour l’une, un livre sans images pour l’autre. 23h sonnent, elles se souhaitent cordialement bonne nuit, tapent leurs oreillers sans plume parce que l’une d’elles est asthmatique, puis éteignent la lumière. Silence de deux minutes environ, puis la première individute murmure quelque chose. Cette phrase sonne comme le premier pétard du feu d’artifice, celui qui éclate un peu timidement. Il ne fallait pas plus que ce pétard éclaireur pour mettre le feu aux poudres : les deux filles sont prises d’un rire joyeux, étouffé sous le drap, qui enfle, qui se gonfle comme la grenouille de la fable. Le signal est donné, le feu d’artifice peut commencer. Incapables de se contrôler, les filles voient la silhouette du fou rire se dessiner à l’horizon, elles tentent d’éteindre l’incendie avant qu’il ne se propage, qu’il ne grandisse, elles balancent des seaux d’eau dessus à coup de « chûûûûttt ! » qui attisent la crise d’hilarité plus qu’ils ne la contiennent, FouRireelles étouffent les spasmes, elles luttent vaillamment mais les vibrations du matelas sont contagieuses, et le rire silencieux de l’une se transmet à l’autre avec une intensité déroutante. Le fou rire se calme l’espace d’une seconde, et, naïves, elles pensent en avoir fini avec cette vague d’hilarité. Erreur, mes jolies, ce n’était que l’œil du cyclone, le grondement qui vient du fond de votre gorge menace d’exploser en mille éclats de rire avec une force renouvelée. Le fait que la tante de l’une, dans la chambre voisine, puisse être réveillée par ce fou rire réprimé leur traverse l’esprit. Elles s’interrompent une seconde afin d’évaluer l’étendue des dégâts peut-être déjà commis. Un ronflement frappe leurs oreilles, adieu sérieux, l’hilarité les secoue de plus belle. Plus elles se raisonnent, plus elles rient. Elles ont de nouveau quinze ans, elles ont perdu de vue cette minute à la table du petit-déjeuner le lendemain matin quand il faudra demander avec autant de bonne foi que possible : « Vous avez bien dormi ? ». Le fou rire ne peut s’embarrasser d’anticipation ou de scrupules. La crise de rire durera près d’une heure, avec des accalmies, des rafales particulièrement intenses entrecoupées de fausses culpabilisations aussitôt effacées par les ronflements provenant de la chambre voisine.

Bien. Penchons-nous maintenant sur les mécanismes de ce fou rire. La bise malouine de la journée précédente ne suffit pas, à elle seule, à expliquer cette minute de folie insouciante. Plusieurs paramètres ont été réunis afin de produire le fou rire le plus efficace possible et de l’apporter jusqu’à vos assiettes. L’élément incontournable de cette équation réside évidemment dans la personnalité de chacune de ses protagonistes : le genre de fille à manger des huîtres comme les grandes personnes, mais qui, prise de remords à la dernière minute, décide à la place de les élever dans sa baignoire. Notons également un contexte à forte connotation de vacances, ré-haussé par la découverte d’une créature indéterminée dans le placard de la chambre juste avant de se coucher. Pour finir, ne minimisons pas la force de la tradition orale à travers les âges, et ces slogans soixante-huitards parvenus jusqu’à nos oreilles modernes : il est interdit d’interdire. Le fou rire, ça l’énerve, les barrières, il est à l’étroit dans sa boîte, il ne veut plus rester contenu dans des chuchotements étouffés. Plus on lui appuie sur la tête pour l’empêcher de sortir, un peu comme on a pu le faire d’ailleurs avec la créature indéterminée du placard, plus il se gonfle et tape du pied dans la porte en disant « gare, c’est moi que v’là ! ». Interdire à notre fou rire de s’exprimer librement ce soir-là pendant ses premières secondes de liberté a été une erreur fatale. Nous aurions tout aussi bien pu lui envoyer un carton d’invitation façon « cher Monsieur, vous êtes respectueusement convié à la cérémonie d’ouverture du foutoir le plus gigantesque jamais imaginé dans une maison où 5 autres personnes essaient de dormir ». Bref. Plus les circonstances s’opposent à l’épanouissement de l’hilarité (la guerre de tranchée, l’enterrement de tata Jacqueline, la messe solennelle à l’abbaye de Canterbury), plus celle-ci fait preuve de créativité pour se manifester.

Comme nous sommes des filles intelligentes, nous sommes rapidement parvenues à ce constat, et avons renoncé à toute dignité et précaution, pour nous tordre bruyamment de rire jusqu’à une heure avancée de la nuit. Foutu pour foutu, autant s’amuser. Comme je suis une fille courageuse, j’ai laissé ma copine se lever la première le lendemain matin pour affronter la première vague de représailles.

 

 

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Commentaires
H
et le fou-rire qui vous attrape en un endroit bizarre au seul souvenir d un autre fou-rire ; je suis seule, faisant mes courses au supermachin du coin et devant le rayon des fromages, je me gondole (ben oui c est normal au supermarché !, pleure de rire en me rappelant une mémorable bataille de Ptit Louis (le fromage) une nuit dans un hotel espagnol .... et voilà comment on passe pour une demeurée aux yeux des Creusois ...
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V
J'en veux plein d'autres comme ça! Vive nos réminiscences de 15 ans!
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