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La vie dans mon quartier de lune
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19 janvier 2012

Les péchés capitaux du travailleur indépendant, 2ème partie

Comme un certain nombre de mes lecteurs les plus assidus s’est pris de passion pour la liste des 9 péchés capitaux du travailleur indépendant dont je n’ai évoqué que la moitié (de la liste, pas la moitié du travailleur indépendant : il est notoire que ce dernier croule tellement sous le travail qu’il n’a absolument pas de temps à consacrer à une vie conjugale), je ne voudrais pas les laisser sur leur faim et me priver de cadeau d’anniversaire de leur part à cause de la frustration que j’aurais générée en eux. Je fais donc un effort incommensurable  et prends sur moi pour remettre le nez dans cet article injurieux et offensant au plus haut point.

Après une brève incartade du côté du networking, l’auteur de l’article en rajoute une couche avec le péché capital numéro 6, le networking virtuel. Je ne saurais trouver description plus hilarante que celle de l’auteur lui-même, qui assène en toute quiétude d’âme : «  Vous êtes tellement surchargé, ou bien, encore pire, votre  charge de travail s’est tarie d’un seul coup (pauvre crétin vous n’aviez qu’à suivre mes conseils avisés concernant le péché numéro 4 – ça, c’est moi qui le rajoute, ce n’était pas dans l’article, une sorte de petit bonus au lecteur) que vous êtes trop embarrassés pour aller socialiser lors d’événements professionnels. Il vous reste encore la possibilité d’étendre votre réseau de manière virtuelle. » Quelque part, la question qui me vient spontanément aux lèvres est « quels événements ?? » Je vous le demande en toute sincérité : quel genre d’événement peut bien rassembler 5000 éditeurs lors de la période la plus incroyablement inhumaine de l’année en terme de travail ? Comme l’auteur m’a l’air un peu agité du bocal, je reformule ma question de façon plus abordable : quel éditeur peut bien contribuer à grossir les rangs de ce formidable événement auquel tout le monde participe sauf moi, alors que ledit éditeur, en cette période surréaliste de production, a investi dans un bidon de vitamines relié à sa bouche par une paille permanente pour ne plus perdre de temps en repas inutiles, et dort dans un sac de couchage vert sous son bureau pour gagner en rentabilité niveau temps de transport ? Ca m’intéresse grandement, montrez-le moi, cet éditeur insouciant qui va se baguenauder à l’Evénément et piocher des vols-au-vent dans le buffet en récoltant les cartes de visite d’autres éditeurs tout aussi insouciants et volauventés, établissant ainsi un formidable réseau de futurs collègues potentiels ou, à défaut, de concurrents au Dîner presque parfait ? Mon perspicace lecteur, tu as peut-être décelé l’incrédulité et le sarcasme qui se cachent dans la phrase précédente. J’hésite à commenter l’anecdote sur le tarissement imprévu de la charge de travail, un commentaire de ce genre alors que j’envisage de déménager au Cap Nord afin de conditionner mon corps à ne plus gaspiller de temps à dormir, cela relève de l’indécence qui frise l’inconscience. L’auteur de l’article voudrait mourir par pendaison de bretelles élastiques qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Avant d’être condamnée pour torture, je passe au péché capital numéro 7, y a sûrement moyen d’arriver au même résultat à plus court terme.

Le péché capital numéro 7 du travailleur indépendant s’avère très divertissant : « Agir comme si c’était la fin du monde parce que vous venez de perdre votre plus gros client ». On craque pour le côté zen très tendance de cette petite phrase qui signifie si peu en voulant dire tant. Mais tout à fait, que diable ! Le monde ne s’arrête pas de tourner parce qu’on vient de perdre son emploi et parce qu’on va manger des nouilles aux œufs jusqu’à la fin des temps, ou du moins jusqu’à la fin de son compte en banque, date à laquelle on mangera des nouilles tout court, parce que les œufs coûtent trop cher et seront un luxe qu’on ne pourra plus se payer ! Quel chenapan, l’auteur de cet article ! Il a tout compris à la Vie Intrinsèque de la Valeur Cosmique et du Bouddha Transcendantal, tandis que nous autres, crétins de matérialistes, nous focalisons avec bassesse sur des détails triviaux tels que la survie de l’estomac après 4 jours de diète forcée parce que les placards, comme le porte-monnaie, sont aussi vides que la tête de BHL quand il glose sur la Libye. J’hésite entre la délectation de ce qu’on puisse me fournir aussi facilement des armes pour me défouler sur quelqu’un, et le désespoir complet à l’idée qu’un débilitant à un stade aussi avancé puisse habiter sur la même planète que moi. A la limite, je veux bien voir en lui une forme primaire de l’être humain, un prototype raté dont le Créateur aurait tiré les leçons avant de nous créer, nous autres hommes et femmes disposant d’un cerveau chacun (quelle que soit sa grosseur). Notons toutefois que l’argument du « pas de prise de tête si votre unique ressource financière se fait la malle » est exceptionnellement recevable cette année, puisque la fin du monde étant programmée pour décembre 2012, il suffit simplement de faire des stocks de nouilles aux œufs en conséquence.

Péché numéro 8 : bien souvent, le freelancer naïf et obtus se limite à l’exercice de ses compétences dans le domaine professionnel qu’il connaît. Quel manque d’ambition, quand ses qualifications lui permettraient en fait d’élargir son champ d’action à des secteurs radicalement différents, l’important c’est de participer etc. Mais oui ! Plein de possibilités s’offrent à moi ! Allons, je manque d’imagination ! A travers l’édition, s’ouvrent à moi, contre toute attente, une belle carrière dans les mines sans mauvais jeu de mots (se taper 40 km de galeries souterraines pour aller pêcher un peu de fer présente une ressemblance déconcertante avec mes plongées quotidiennes au creux des piles de dossiers qui s’accumulent sur mon bureau et qui me donnent l’impression de travailler au cœur de Manhattan) ; dans l’élevage des carpes japonaises, au lieu de buller ; dans la conduite des 35 tonnes sur les routes transalpines. Je note qu’il est rassurant de savoir qu’à partir de qualifications éditoriales, je pourrais facilement me reconvertir dans la fabrication artisanale des nouilles aux œufs s’il m’en prenait la fantaisie. Décidément, cet article ne manque pas de ressources.

Mais l’un de mes péchés préférés reste quand même la censure que cet imbécile de travailleur indépendant s’impose quand il s’agit de formation aux nouvelles technologies (péché numéro 9). Quelle obstination dans le regard du freelance, qui refuse de lâcher les 7 quintaux de travail qui lui pèsent sur le paletot pour aller claquer 3000 euros dans un stage de deux jours sur le nouveau logiciel MSos/3000 qui lui permettrait pourtant de customiser ses cartes de Noël tout seul ! Voilà encore un exemple-type d’investissement temporel qui deviendrait rentable assez rapidement au bout de 4500 ans, et auquel le travailleur indépendant reste bêtement hermétique. Non, vraiment, cet article apporte un nouvel éclairage à mon approche du travail indépendant. J’aurais même un péché à ajouter à la fantastique liste de ce monsieur : arrêter de théoriser, et tester  ses propres conseils, juste comme ça, pour voir s’ils tiennent la route  dans la pratique.

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