Les péchés capitaux du travailleur indépendant, 1ère partie
Il est peu connu que pour les pauvres âmes ayant le malheur de travailler dans certaines branches de l’édition, l’hiver en général et le mois de janvier en particulier incarnent une espèce de tunnel noir sans fin, dont les parois ploient régulièrement sous la charge de travail qui l’accable. Si vous êtes plus mer que montagne et que la métaphore du Tunnel du Mont-Blanc ne vous parle pas, imaginez une plongée en apnée dans les eaux profondes de la Méditerranée, mais qui aurait cette particularité intéressante de durer plusieurs semaines au lieu de durer quelques minutes. Je pense que tout le monde a saisi l’idée. Ce rythme de travail qui flirte avec l’esclavage s’étend aux intervenants extérieurs, petites bestioles malléables que nous appellerons, en fonction de l’humeur, des travailleurs indépendants ou des masochistes patentés. Exploités de l’édition, bienvenue parmi mes pairs. Comme tous les exploités à travers les siècles, nous autres travailleurs indépendants nous serrons les coudes, par le biais de petits articles ou de blogs qui finissent par ressembler à des cellules psychologiques post-catastrophe traumatique, à force de récolter les épanchements de freelancers catatoniques confrontés à la cruauté des grandes multinationales.
Un de ces maillons qui œuvre souterrainement pour la solidarité freelancienne m’envoie aujourd’hui un lien vers un article intitulé « les 9 péchés capitaux du travailleur indépendant ». Comme j’aime qu’on me parle de mes défauts (je suis maso, cf. plus haut), et surtout comme je ne demandais qu’une bonne raison de me détourner de ma journée de travail aux heures de plus en plus extensibles, je m’empresse de cliquer sur le lien frénétiquement. L’article était en anglais, mais je tiens à partager ce grand moment avec vous, et je vais donc m’efforcer d’en retranscrire toute la saveur et la justesse.
Le premier péché pointait du doigt la mauvaise gestion du temps du pauvre individu. Je n’ai pas tellement apprécié ce point-là, parce qu’il appuyait avec une subtilité toute relative là où ça fait mal. Ce point-ci me rappelle avec une cruauté à peine déguisée que j’ai choisi le statut de profession libérale afin de goûter une certaine liberté de mouvement, et de pouvoir passer trois jours d’affilée avec Mickey à Eurodisney sur un coup de tête si le cœur m’en disait. Or, reprenait l’article très justement, en réalité, plutôt que d’adapter son rythme de travail à ses obligations personnelles, le travailleur indépendant signe allègrement son renoncement à toute forme de vie sociale afin d’abattre les trois tonnes et demie de travail qui se sont trouvées catapultées devant sa porte sans qu’il comprenne bien comment. Heureuse que quelqu’un ait enfin identifié le problème qui ronge mes journées et la peau sous mes yeux, j’attends, l’œil brillant d’espoir, la main que va forcément me tendre l’auteur de cet article en me proposant LA solution miracle, genre ma sœur nous sommes tous des enfants de dieu, recule d’un pas et regarde le monde comme il est beau, est-ce que ça vaut le coup de se retourner le sang à l’eau de Javel (copyright Alexandre, tous droits réservés), tout ça. Tu parles, Charles. En fait de main tendue, c’est un poing qui vient me frapper le dessus de la tête pour m’enfoncer encore plus, c’est le doigt accusateur qui s’agite sous mon nez, « espèce de vermine, c’est ta faute, tu n’as qu’à mieux gérer ton temps, au lieu de consulter Facebook toutes les deux minutes ! ». Et ça me donne des leçons à coup de « planifiez votre journée, travailleurs de tous pays, et tenez-vous en strictement à votre planning initial ! Ne déviez pas d’un millimètre sinon vous êtes fichus ! » De toute évidence, l’auteur de l’article habite dans une hutte qui n’est pas reliée au monde moderne par le téléphone et internet, de sorte que le planning de Monsieur Parfait n’est jamais interrompu par le coup de fil paniqué d’un éditeur auquel il faut une photo dans la minute, qui se transforme en heure puis en journée de travail foutue parce que dans la conversation intervient forcément un « puisque je vous tiens au téléphone,…. » et c’est l’engrenage. Bref, le premier péché, à cet auteur, je lui dirais bien où il peut se le mettre, mais ce ne serait pas poli, et je suis une fille polie.
Comme je suis une fille polie, justement, je tombe aussi sous le coup d’une arrestation pour culpabilité avérée du péché numéro 2 dans l’article, à savoir « mauvaise gestion des clients ». Je suis peut-être un peu bête, mais je ne comprends pas bien ce point, qui préconise, si j’en crois l’article, de ne plus répondre ni au téléphone ni aux emails professionnels et de continuer sur sa journée de travail parfaitement planifiée (voir point 1) comme un bulldozer enragé. Je vais donc envoyer paître mes clients en leur disant que , dorénavant, je n’ai plus envie de leur parler parce que leurs histoires me rasent profondément, mais que je veux bien qu’ils continuent de m’envoyer un chèque à la fin de chaque projet quand même.
Je ne peux rien dire du troisième péché parce qu’il est très juste, il suggère de fixer des tarifs réalistes et d’éviter de se sous-vendre. Ce point-ci fait écho à des mécanismes psychiques qui vont puiser leurs racines dans mon subconscient le plus profond, je n’ai pas le temps ce soir de me psychanalyser, j’ai du boulot, puisque j’ai mal géré mon temps (voir point 1, toujours), donc je vais demander à mon subconscient de ravaler cette remarque particulièrement désobligeante de la part de l’auteur de l’article, et d’oublier bien vite qu’il a raison. En revanche, je peux me régaler avec le point 4, particulièrement gratiné. « Le péché numéro 4 consiste à ne pas prospecter pour trouver de nouveaux clients pendant vos périodes de travail les plus chargées. » L’argument de ce cher monsieur, qui est sûrement bourré de qualités mais qui commence à me gonfler sérieusement au fur et à mesure de l’article, c’est qu’en ayant la tête dans le guidon, on oublie de faire des provisions de clients pour l’hiver. Il nous réécrit très joliment la Cigale et la Fourmi, sauf que dans mon cas, et dans celui de tous les freelancers que je connais, la Cigale est une pauvre bête en overdose permanente de caféine pour se tenir éveillée, qui aimerait posséder le remonteur de temps magique d’Hermione dans Harry Potter pour pouvoir doubler le nombre d’heures de ses journées et avoir au moins une chance d’abattre la moitié de la charge de travail qui lui incombe. Dans ce contexte, l’insertion de n’importe quelle activité nouvelle qui requiert plus d’une demi-seconde équivaut à une mort immédiate et hautement visuelle par pétage de plombs instantané et auto-égorgement à l’aide d’un porte-mine. Je soupçonne fortement l’auteur de cet article d’avoir délibérément choisi de diffuser ce réquisitoire par internet interposé, afin de ne pas finir en confettis dans la déchiqueteuse de ses interlocuteurs.
A ce stade de ma lecture, je voyais tellement rouge que j’ai du me rincer les yeux dans du bouillon de canari pour rétablir ma balance de couleurs oculaire. Le péché suivant insistait sur la nécessité du « networking », et déplorait le manque d’initiative du travailleur indépendant qui ne fait pas l’effort de sortir jouer dans le jardin avec ses autres camarades, ou, au moins, d’utiliser intensivement les réseaux sociaux à sa disposition pour agrandir son cercle de connaissances professionnelles et ainsi, pallier potentiellement au péché numéro 4. Toujours désireuse de progresser et de suivre les conseils avisés de l’auteur, j’ai rouvert ma fenêtre Facebook et je suis allée passer le reste de l’heure du déjeuner à m’investir dans mon réseau social.