Grippe
Gisant pathétiquement au fond de mon lit, je m’interroge sur mon incapacité totale à tomber sur LA chance sur trois cent cinquante millions de gagner au loto, et je la mets en parallèle avec ma propension indéniable à me fabriquer systématiquement une grippe aux environs du 21 décembre pour pouvoir me l’offrir le 24. Ca ne loupe jamais. Je dois développer une espèce d’allergie à Papa Noël, ce doit être toute cette barbe, ce coton, c’est plein d’acariens, à tous les coups, va savoir comment il lave son habit rouge, lui, aussi, il ne doit pas le passer à la machine, si ça se trouve il l’emporte au nettoyage à sec, et c’est bourré de produits chimiques, pas étonnant que je sois en train de mourir tous les ans à la même époque à cause de lui. 
Autant le savoir tout de suite : je n’ai pas la maladie glorieuse. A mon grand regret, je ne fais pas partie de ces gens héroïques qui se retranchent dans leur caverne et agonisent en silence, tels des ours blessés mais fiers qui se dressent dans toute leur dignité en affrontant la mort du regard, « Bourreau, tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine ! ». Non. Quand je suis malade, il faut que tout le monde le sache, et me plaigne avec la sincérité et l’empathie requises, que je mesure grâce à mon petit compassiomètre de poche. J’erre dans la maison, la peau verte et le cheveu terne, en émettant des sons pitoyables et en répétant « on va tous crever ! » histoire de mettre un peu la pression aux proches qui ont l’indécence de bien se porter juste sous mon nez. Je n’ai pas la vocation à m’abnéguer, pas moyen de serrer les dents en articulant clairement (et vous m’expliquerez comment il est possible d’articuler clairement tout en serrant les dents) : « non ce n’est pas grave, juste un petit refroidissement » alors que c’est toute une armée de cosaques qui me tape sur le crâne avec ses…ses quoi, au juste ? Bref, ses armes de cosaques. Chaque minute qui passe me rapproche un peu plus de la fin, et je supporte très mal la facilité avec laquelle mon entourage peut relativiser une épreuve dont il ne connaît rien : « oui oh ça va, hein, c’est juste une grippe, une semaine au lit, un Mars, et ça repart ! ». Enfouie au fond de mon lit, tandis que je vois comme une tâche de lumière éblouissante au fond d’un tunnel noir qui m’attire, je tente de trouver un endroit de mon corps qui ne soit pas douloureux. J’en viens à me poser des questions qu’on se pose seulement dans des situations extrêmes (est-ce que les cils ont des terminaisons nerveuses ? Est-ce que je me suis lavée les oreilles hier et que faire si non et que le médecin me les examine ? Lequel des deux est apparu en premier : l’œuf ou la poule ?), et me découvre une passion irraisonnée pour la grenadine.
Régulièrement, je sors de mon lit pour me traîner lamentablement à travers la maison et me rappeler ainsi au bon souvenir de mon entourage, que je trouve en train d’avaler un bon repas au coin du feu, quelle scène touchante, quelle ingratitude, j’espère bien que la vue de mon cadavre ambulant leur passera la faim. Pas de raison que je sois la seule privée de Noël, c’est une question de solidarité familiale. Levée de boucliers quand ma carcasse décharnée aux accents droopyesques apparaît dans l’embrasure de la porte « Mais que fais-tu debout ? T’es folle ! Avec 39 de fièvre : Veux-tu bien aller te recoucher !!! ». Je fais demi-tour en exagérant un tout petit peu mon traînement de savate, et je rampe jusqu’à mon lit. Mission accomplie, je programme mon réveil pour recommencer l’opération deux heures plus tard. C’est à ce prix que j’achète ma place dans ce monde.
Non, décidément, je n’ai pas la maladie glorieuse. Je m’apitoie sur mon sort avec la délicatesse d’une otarie obèse, et j’ai une humeur d’éléphant blessé. Une véritable ménagerie prend place dans mon lit à mes côtés, et je fais régner une implacable terreur dans un rayon de 3 kilomètres. Seul mon chat franchit cette barrière terrible avec insouciance, pour prendre place sur mes pieds en ronronnant. Je lui pardonne tous nos dimanches matins raccourcis par sa faim dans un grand élan d’émotion, en découvrant que c’est le seul être au monde qui tienne un peu à moi. L’essentiel, quand on est malade, c’est de rester mesuré.