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La vie dans mon quartier de lune
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14 février 2012

Le sifflement de l'ordinateur

Mon ordinateur siffle. Pas le sifflement joyeux du type sur le Pont de la Rivière Kwaï, plutôt celui du mammouth pneumonié de l’intérieur qui va expirer dans un futur très proche au cimetière des éléphants, avant de se rendre compte qu’il n’a rien à foutre là, puisque c’est un mammouth, pas un éléphant, en fait. Bref, mon ordinateur siffle. Et ça m’inquiète. D’une part, parce que je l’aime, mon ordinateur, il a même un prénom (Ferdinand. Elégamment désuet et contemporainement performant, c’est tout mon Fifi), et d’autre part, parce que s’il s’avisait de casser sa pipe dans les trois semaines qui arrivent, et qui se trouvent, coïncidence amusante, être les trois semaines de l’année pendant lesquelles mes clients me refilent Alzheimer (j’oublie d’un jour sur l’autre ce que dormir et manger signifient), s’il se et me plante maintenant, là, dans les trois prochaines semaines, eh ben je n’ai plus qu’à m’inoculer la malaria en intraveineuse.
Les probabilités m’ont toujours fascinée, je n’ai jamais bien compris comment elles fonctionnaient mais je m’émerveille de ce que je ne croise pas une seule célébrité prête à m’adopter quand bien même je traîne l’air de rien près du Ritz en période de cérémonie des Césars, et comment mon ordinateur peut défaillir un jour en 4 années de bons et loyaux services et ce jour-là sera toujours le moins opportun du lot.  Pour vous donner un exemple visuel et parlant, ne pas avoir d’ordinateur en ce moment, ce serait un peu comme d’avoir un stylo bille qui ne marche pas le jour où on se tape dans Brad Pitt place Vendôme, un jour où on traînerait l’air de rien près du Ritz, donc. Autre exemple peut-être plus orienté classe moyenne : ce serait comme d’avoir des tennis Carrefour au collège alors que la mère de Kevin lui a acheté les mêmes Puma que Usain Bolt (et je précise que le fait même de demander qui est Usain Bolt vous fait basculer d’office dans la catégorie tennis-Carrefour).
J’ai ausculté, donc. Un sifflement aigu, qui provient de l’unité centrale, c’est pas bon signe. C’est pas bon signe du tout. J’ai effectué un petit calcul rapide afin de déterminer l’âge du capitaine. Le Capitaine Ferdinand a quatre ans. Puis je me rends compte que je n’ai aucune idée de l’espérance de vie d’un ordinateur de bureau. Je fais une recherche sur Google. Je tombe sur des prédictions apocalyptiques, du type « mon ordinateur a fait un drôle de sifflement aussi avant de planter. L’informaticien m’a dit qu’il n’y avait rien à faire », « le ventilateur tournait en permanence jusqu’au crash final, j’ai perdu toutes mes données sans espoir possible », toutes ces négations m’ont donné le tournis, le cas de figure dans lequel je perdrais toutes mes données actuelles m’a fait dresser les cheveux sur le haut du crâne, j’ai demandé à mon écran d’afficher ces résultats moins forts, au cas où la voix qui me répète depuis 6 mois de faire des sauvegardes régulières entendrait et s’aviserait de me demander à quand en l’occurrence remonte ma dernière sauvegarde (vous avez remarqué comment les gens qui vous demandent à quelle fréquence vous effectuez des sauvegardes le font avec une note de dégoût dans la voix, comme si vous étiez en train de leur annoncer que vous prenez une douche par mois ?). J’ai tenté d’envisager la vie sans mon ordinateur. Pour parler comme les jeunes d’aujourd’hui, ceux qui portent les mêmes Puma qu’Usain Bolt, c’est juste pas possible.
J’ai ré-ausculté, en me contorsionnant derrière l’unité centrale pour voir si le sifflement pouvait éventuellement ne pas provenir du ventilateur, ce qui m’arrangerait assez, rapport à ce que j’ai lu sur Google. Je passerai sur le fait que j’avais autre chose à faire cet après-midi qu’à me cogner la tête sous mon bureau à la recherche de l’arche perdue en position très Monica Lewinsky, et j’en viens au dénouement de cette palpitante énigme. Sous le regard légèrement inquiet de mon chat qui commençait visiblement à se demander si je ne m’étais pas cognée une fois de trop le crâne dans le plateau du bureau ou si je n’avais pas mis par mégarde les doigts dans la double prise électrique, j’ai entrepris une manœuvre particulièrement compliquée que peu de gens ont réussie à ce jour, et pour cause, la manœuvre dite du passage-dans-un-espace-de-5-centimètres-sans-se-raboter-le-nez, pour accéder à l’arrière de mon unité centrale. Là, j’ai pu opérer Ferdinand à cœur ouvert. Sauf que j’avais oublié ma torche, et que coincée entre le mur et mon unité centrale sous le bureau, je ne voyais pas grand-chose. En revanche, si les Américains comptaient envoyer une troisième bombe atomique mais plus par chez nous, c’était le moment, par exemple, parce que je ne crois pas que même le rayon de la bombe aurait pu se frayer un passage jusqu’à moi. Un pompier encore moins, et c’est bien ce qui me tracassait, moi le McGyver solitaire de l’ordinateur. Personne n’est à l’abri d’un court-circuit un peu intempestif, surtout quand on a un palmarès aussi fulgurant (au sens propre) que le mien en matière de notes scientifiques. J’ai opéré dans le noir, pas moyen de refaire la contorsion en sens inverse plus qu’il n’était nécessaire. Mes doigts ont touché quelque chose de granuleux, comme un noyau atomique entouré d’une enveloppe plus douce. Mon Ferdy se décomposait et perdait ses composants, j’en aurais été toute retournée si j’en avais eu la place.  J’ai porté le machin visqueux et doux à mon nez, sans trop savoir ce que ça allait changer mais dans les films ils font toujours ça et vous sortent une théorie à six cent millions à partir d’un gramme de sable roussi, alors j’avais de l’espoir. Renifler le machin visqueux et doux m’a déclenché une quinte de toux digne de mes meilleurs moments bronchiques d’il y a quelques semaines. Comme je n’avais pas la place de tousser, je me suis re-cognée un certain nombre de fois en m’étouffant, pour faire bonne mesure.
Après moult contorsions et quelques bleus supplémentaires, j’ai émergé de sous mon bureau sous le regard ahuri de mon chat. Mon ordinateur siffle parce que ça fait tellement longtemps que je n’ai pas fait le ménage derrière l’unité centrale, que ses circuits sont enterrés sous la poussière.

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Commentaires
C
Oui, c'est simple, élégant, efficace, chargé d'histoire, ça me plaisait bien, Fifi ;-) Un réflexe pour les vieilles machines toutes pourries qui fonctionnent une fois sur deux ;-)
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C
Fifi, quelqu'un a dit fifi? ;-)
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