Sommeil
Je suis une petite personne pleine d’amour envers mon prochain, mais s’il y a bien une chose qui peut me transformer en Incroyable Hulk version rouge carmin en deux minutes chrono, c’est quand on touche à mon Sommeil (pour que vous mesuriez bien l’impact de celui-ci dans ma vie, je lui mets une majuscule). La nuit dernière, par exemple, s’est illustrée par une succession d’événements tous plus divertissants les uns que les autres et qui ont contribué à me faire ressembler, en fin de nuit, à une créature écumante, hagarde, qui serait née aux environs de Tchernobyl, à peu près. Je n’ai pas dormi chez moi, première erreur tactique quand on est fragile de la dormitude. La deuxième erreur tactique, probablement, s’est située au niveau du coup de téléphone avec mon meilleur ami entre 23h45 et 3h30, afin de déterminer si son application Tarot de Marseille sur iPhone surpassait la mienne (conclusion rendue par le Bureau d’Etude : peut-être que la mienne a coûté 1,59 euros, mais au moins, je peux secouer vigoureusement mon iPhone pour effectuer un tirage de cartes. Argument de poids, qu’il aurait admis s’il avait été de bonne foi). J’ignorais bien sûr, à ce stade de la nuit, que la tranche horaire comprise entre 1h et 4h du matin constituait la seule plage possible pour les âmes en quête de sommeil profond. A 3h30, aussi innocente que l’agneau qui vient de naître, je me glisse entre les draps de mon lit d’hôtel, et je ferme les yeux.
3h55 : je me demande si le thé noir que j’ai bu à 23h30 était une bonne idée.
3h59 : je me demande si la théine est un excitant aussi puissant que la caféine. Débat intéressant. En même temps, je ne bois jamais de café.
4h02 : je me demande depuis combien de temps je suis couchée. Ca fait longtemps, là, non ? Quelle heure est-il ? (J’allume.) 4h02. La vache. Allez, je dors, maintenant.
4h03 : je n’aurais pas dû allumer la lumière, ça m’a réveillé le peu de moi qui s’était endormi.
4h20 : je me demande sI schrfkfkjsch…..Zzzzzzzzz.
4h28 : AAAAHHHH !!! les Allemands nous bombardent !!! Après vérification, les Allemands sont en fait en train de manœuvrer une espèce de mastodonte qui ressemble à un camion de livraison dans la rue sous ma fenêtre, avec des lumières qui clignotent et des bruits de signalisation « attention le camion recule, si vous ne voulez pas vous retrouver aplati comme une crêpe, veuillez libérer le passage », mais je vous le demande : qui a envie de jouer à cache-cache avec un camion de livraison à 4h28 du matin dans une rue par ailleurs déserte ??? Le livreur décharge probablement Hibernatus, parce que ça dure une heure. C’est bien, il y en a au moins un qui dort.
5h17 : La Sainte Vierge entre dans ma vie en me faisant signe : le bruit du camion a l’air de s’éloigner. Je prends note mentalement du miracle qui mérite bien un cierge à Ste Cécile demain, et je me recouche douillettement.
5h20 : le tuberculeux de l’étage au-dessus a lui aussi été réveillé par le camion de livraison.
5h25 : je ne savais même pas qu’un être humain pouvait retenir sa respiration aussi longtemps pendant qu’il tousse.
5h32 : je n’entends plus rien. Ils ont du le faire piquer.
5h35 : zzzzzzzz
5h41 : Je sursaute en m’empêtrant dans l’édredon (essayez, vous verrez comme l’exercice est difficile et très inconfortable), et bondis dans la chambre telle une momie sous acide. Je cherche l’origine du séisme d'une magnitude de 25 sur l’échelle de Richter qui vient de me propulser hors du lit et atterrir comme un diable sur le coin de la table de nuit, celui qui est particulièrement tranchant. Le camion à poubelles. Dans un état de décrépitude avancé, les yeux injectés de sang comme le coyote qui vient de se brunir les moustaches avec le bâton de dynamite qu’il destinait au Bip-Bip, je tente de raisonner. Je ne peux pas agir sur les causes du bruit, il va donc me falloir gérer les moyens de réduire ce bruit. Je constitue une cellule de crise avec moi-même, moins un cerveau excusé parce qu’il est parti en Jamaïque. J’examine la fenêtre. Outre qu’elle semble striée de fines rayures rouges que, perspicace, j’attribue à mon œil et non à l’embrasure de la fenêtre, elle me paraît hermétiquement close. Rien à faire de ce côté-là. En revanche, il s’agit manifestement de simples vitrages, ce qui témoigne d’un manque d’esprit pratique flagrant de la part de l’hôtelier : quand on habite au cœur du repaire de tous les camions de France et de Navarre, on fait en sorte d’investir dans des doubles vitrages, en particulier lorsqu’on se targue de vendre du sommeil à ses clients. Moi le sommeil, jusqu’ici, c’est l’Arlésienne : on en parle, on en parle, mais je ne l’ai toujours pas vu. Je grommelle, et j’attends. Les éboueurs s’éloignent, je me recouche. Je remarque que mes mains commencent à trembler et ma paupière droite tressaute étrangement.
6h : le réveil de la chambre voisine se déclenche. Avec ma chance, il a fallu que je tombe sur le gars qui doit se lever de bon matin pour attraper son avion à 7h. Sauf que l’hôtel étant à 35 km de l’aéroport au sud de Paris, je ne comprends pas bien la stratégie en œuvre.
6h15 : je découvre que mon voisin aime à chanter dans sa douche le matin.
6h20 : je découvre également que le coup de s’enfoncer un oreiller sur chaque oreille comme dans les cartoons, c’est sympa pour l’effet visuel, mais techniquement, c’est du vent.
6h25 : J’essaie de me rappeler de combien d’années de prison on écope si on se contente de tuer un individu sans le torturer, et j’évalue la rentabilité d’une telle action.
6h27 : une voiture klaxonne en continu dans la rue et mon voisin chante toujours, de plus en plus fort. Mon tirage de tarot quelques heures auparavant me conseillait de passer à l’action, je maîtrise le grondement sourd qui monte de ma poitrine façon Tarzan, je sors dans le couloir, et j’attrape la hache à incendie.
6h32 : Je bous tellement de fureur que je pourrais me présenter au casting de la femme-torche. L’avantage, c’est que je me fonds parfaitement dans le recoin réservé au matériel rouge vif à n’utiliser qu’en cas d’incendie.
6h35 : mission accomplie, je réintègre mes pénates et me recouche.
7h : je n’ai plus envie de dormir. Je me lève.