Trop jeune
J’ai la chance, pour mon malheur, de paraître 10 ans plus jeune que mon âge réel. C’est un net avantage quand il s’agit d’obtenir une ristourne au cinéma, un peu plus embarrassant pour commander une bière dans un pub anglais. J’ai longtemps érigé des autels sacrificiels dans ma chambre d’adolescente pour me vieillir ; véritable Mur des Lamentations sur pattes, j’étais un voyage à Jérusalem à moi toute seule. La malédiction a traversé les années, en réinterprétant librement la différence qui se creusait entre l’être et le paraître : à 15 ans, j’en paraissais 12 (merci pour la Barbie, mamie, d’ailleurs, mais un walkman, pour mes 16 ans, ç’aurait été sympa aussi), à 20 ans j’en paraissais 15, et à 30 ans passé (bon, d’accord, passé depuis 2 ans), j’en parais 25. A ce rythme-là, sur mon lit de mort, le bon dieu sera obligé de me racheter des années, comme les points pour la retraite. Je vous vois déjà froncer les sourcils (ne faites pas ça, malheureux ! ça favorise les rides !!), et me parler d’économie de botox. Sauf que faire jeune signifie également refaire sans cesse ses preuves et se faire tutoyer à tout bout de champ par de parfaits inconnus. Je me conserve de l’extérieur, mais je vieillis de l’intérieur : je suis très vieux jeu à l’intérieur, et je déteste la familiarité.
Pour mon plus grand drame, je vis dans une époque qui vole les années des enfants, et dans laquelle une adolescente de 12 ans tente désespérément d’en paraître 22. Le pire, c’est qu’elle y parvient la plupart du temps. A coups de maquillage outré, de talons de douze, et de garde-robe librement inspirée de Pigalle, l’adolescente d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec la gamine de ma génération qui jouait encore au spirographe à un âge équivalent. Justement, ce soir, je suis tombée sur un reportage (du JT, j’avoue…. Demain, j’arrête.), dans lequel de braves mères de famille s’indignaient des bas-résille portés par des petites filles de CM2. J’ai traversé le salon en faisant de grands bonds dignes des lapins crétins, parce que ces petites remarques anodines ont touché le point sensible : un combat sans merci entre l’autorité maternelle, qui s’acharne contre mon look « adolescent » et en particulier contre un jean’s savamment déchiré, et votre humble serviteuse, qui refuse de troquer ses ballerines pour des talons hauts et ne hara-kiri pas, ça non, son jean’s le plus confortable. Quand l’autorité susmentionnée livre l’assaut, elle s’accompagne généralement d’arguments fallacieux du style « tu vas encore t’énerver parce que la serveuse du bar va t’apporter un jus d’orange au lieu d’un kir, mais si tu portais une jolie petite robe au lieu de ce jean’s, les gens ne te prendraient pas pour une adolescente ! » Erreur, chère maman : ce n’est pas moi qui ressemble à une adolescente, ce sont les adolescentes qui, de nos jours, s’habillent comme des adultes. L’autorité maternelle étant de mauvaise foi, elle a déjà refermé son vortex auditif et n’entend plus les arguments pouvant étayer mon discours. Passons.
Bien sûr, paraître plus jeune que son âge présente des avantages. En traversant la route n’importe comment devant un policier, je peux pousser le sourire ingénu et, avouons-le, débile, et n’affronter qu’un rapide sermon. Je ravale ma fierté, et je remercie mon capital jeunesse en silence de m’en tirer à si bon compte. Des inconvénients, également, comme avec cet agent immobilier qui se sent pousser des canines face à la jeune acheteuse qu’il confond avec le Petit Chaperon Rouge et qu’il essaie d’endormir à coups de « petit budget », « petit appartement », « première acquisition » et « aucune banque n’acceptera de vous prêter de l’argent sans garantie parentale ». (L’agent immobilier n’a pas survécu, NDLR). Et puis comme la vie est rarement toute noire ou toute blanche, des situations mixtes dans lesquelles il me paraît difficile de trancher en faveur du côté positif ou négatif : face à ma comptable, je gonfle mes plumes pour impressionner l’adversaire, je m’interdis les lentilles et garde mes lunettes pour me conférer un air sérieux, et je me compose un air austère, que dément le désordre intégral qui règne dans mes comptes, et que ma comptable découvre assez rapidement. Dans ce cas-là, subtilement, je change de stratégie, et je tourne ma faiblesse en arme : des heures d’entraînement devant le miroir à tenter de ressembler au Chat Potté de Shrek ont porté leurs fruits, et je regarde ma comptable d’un air perdu, les animaux de la SPA feraient moins pleurer dans les chaumières que moi, je m’émeus moi-même, je suis de nouveau l’adolescente nulle en maths en perdition sur le radeau de la Facture. Ma comptable sent son instinct maternel se réveiller, et elle prend les choses en main dans l’Opération « sauvez Céher ». Elle me fait asseoir dans un coin de son bureau avec une tasse de thé bien chaude pendant qu’elle s’arrache les cheveux sur mes comptes. La prochaine fois, j’espère qu’elle pensera à me donner des crayons de couleur.