La sanglante histoire de la Poterie infernale
Je soupçonne Copinette d'avoir des vues sur mon héritage parce qu'après l'échec de mon décès au jogging l'hiver dernier, elle m'a traînée il y a peu à un atelier de poterie.
Le principe de base était simple: la patouille et la gadoue étant les deux mamelles de notre religion personnelle, le stage de poterie venait un peu comme le pompon sur le gâteau (si, le pompon).L'idée initiale de Copinette était de nous inscrire à un cours de poterie pour un an. Halte-là jeune gourgandine, lui ai-je finement dit, et si on commençait par un weekend, pour voir? C'est dans des moments comme ça que je m'aperçois à quel point j'ai raté une grande carrière dans la diplomatie ou la pâtisserie industrielle parce que Copinette a opiné du bonnet sans broncher.
Elle s'est vengée en ciblant un atelier situé à l'autre bout de Paris impliquant au moins un passage de ma part à Châtelet et à République. J'ai trouvé ça bas, mais j'ai obtempéré.
Nous voilà donc fraîches comme des gardonnes devant l'atelier en question. Nous sommes trois, une ancienne élève qui rempile pour un tour (ah ah jeu de mots pour les initiés!), Copinette, et moi, donc. Et la prof, qui doit avoir environ 12 ans de moins que nous, qu'ai-je fait de ma jeunesse, je me le demande.
Personne ne m'avait dit que la poterie est un art guerrier. C'est un combat de chaque instant pour garder le dessus sur la petite crotte d'argile qui tente de se faire la malle au milieu (dans le meilleur des cas) du tour. Je jure que cette chose est vivante, et j'égrène tout mon chapelet d'injures à mi-voix quand la chose en question passe en mode offensif en me bombardant. "Ralentis, Céher", me dit la prof. Et à ce stade, je me dis qu'elle doit avoir de la Maizena dans les yeux, parce qu'il est évident que la décision ne m'appartient plus, C'est Crottor 1er qui mène la danse. Au terme du premier exercice, je jette un oeil à Copinette, qui s'en sort un peu mieux que moi mais je jure qu'elle a des rides qu'elle n'avait pas cinq minutes plus tôt. Voilà ce que la poterie a fait de nous, me dis-je en secouant la tête, faisant ainsi tomber ma pince à cheveux sur ma motte d'argile.
A partir de là, ma vie ressemble furieusement à ce gag du gars qui marche sur un chewing-gum et qui essaie de le décoller de sa semelle avec ses doigts. J'essaie de ramasser ma pince, et avant d'avoir eu le temps de dire "Bricomarché", j'ai de l'argile jusqu'aux coudes. Coudes que j'essaie astucieusement d'essuyer sur mon pantalon, m'effleurant la joue au passage. Résultat des courses: je ressemble à Pocahontas qui serait partie en cure de thalasso avec le Roi de Belgique. Tragique. J'ai besoin d'une pause, et la troisième élève du groupe, la nana qui en est à son deuxième stage-tellement-elle-aime-ça pose une question si technique qu'on dirait qu'elle a avalé le Béscherelle et qu'elle le vomit dans le désordre. Connasse.
Copinette me jette un regard douloureux, à mi-chemin entre "Pourquoi je t'ai embarquée dans cette galère, ma précieuse?" et "t'as fini de me faire honte, oui?" et dans un sursaut de courage, je me désemparpille (de dés-, et -éparpiller) et je m'y remets en pestant que je suis un signe de Terre, y a pas moyen, ça devrait me parler, c'te bon d'la d'poterie, merdeuuuu!
Puis la prof nous parle de passer à la conception d'un bol, plus complexe, et j'ai comme un blanc. Plus complexe que quoi, que veut-elle dire? Je nage en plein art abstrait, il n'y a rien de concret ni de simple dans l'amas de terre cuite qui agonise sournoisement devant moi, alors plus complexe, non je ne vois pas. Je bugge. Moi je venais chercher du Patrick Swayze et de l'érotisme, et je me retrouve les cheveux dans les yeux à jouer aux moto-crottes. Mon établi ressemble à la Louisiane mais plus post-Katrina que version Nino Ferrer, quand même, et j'entends déjà les voix familiales commenter la ressemblance troublante de mon tour de poterie avec mon assiette à table. "Le passage du Diable de Tasmanie", selon Céher Père, qui ferait mieux d'avoir des références plus littéraires, espèce de jeune godelureau qui sait même pas éduquer ses gosses. Oui je suis méchante. A ce stade de désespoir profond, n'importe qui devient méchant. C'est une réaction de survie.
Je m'essaie au bol. Ca me va aussi bien que la coupe du même nom créativement imaginée par mes parents quand j'avais 4 ans.
Finalement, la seule étape qui me réussira à peu près sera la finition du fond, parce qu'il faut couper. Ca doit me rappeler mes rosiers, je sais pas, il doit y avoir une espèce d'exutoire thérapeutique rapport à mes derniers échecs avec la gent masculine, en tout cas j'aime ça et je m'en tire pas mal. La meilleure preuve en est que je surprends un regard de Copinette qui lorgne chez moi, je m'indigne en l'accusant d'espionnage industriel. Elle me regarde d'un air commiséreux que je n'apprécie pas, mais alors pas du tout.
Au bout de deux jours à ce rythme-là, Copinette sur les rotules admet qu'on a, je cite, 'peut-être bien fait de ne pas partir sur un cours à l'année'. J'hésite à la réduire en bouillie.
Quelques jours plus tard, je discute avec un photographe qui me parle de la terre aride et ingrate, difficile et indomptable et j'approuve avec force cette description.
- Vous aussi vous connaissez les plaines sub-sahariennes du Tchad écrasées de chaleur et complètement stériles?
- Non, moi j'ai fait un stage de poterie.
Photo (c) Copinette
