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La vie dans mon quartier de lune
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7 décembre 2012

Un vendredi soir sur la Terre

laurent quevilly 

Finalement, il n’est pas si étonnant que mes amies dorment avec des matelas rafraîchissants ou des portemanteaux magnétiques, quand je vois comment moi-même j’occupe mon vendredi soir.

Dans un foyer normal, Monsieur Smith prend son journal et fume sa pipe dans son fauteuil pendant que Madame Smith se remet à son ouvrage de broderie. La soirée se déroule sans encombre, un brin monotone, enluminée d’activités bien ancrées dans la routine du vendredi soir. Dans un monde moins Ionesquien (depuis vingt minutes que je la questionne, ma copine Wikipedia n’est même pas fichue de me dire quel adjectif qualificatif a été tiré du nom propre Ionesco. De dépit, j’ai inventé), monsieur et madame Smith vont à la Pizza del Arte.

Dans le foyer Céhérien, la variation en sol mineur sur le vendredi est beaucoup plus libre. Vingt heures sonnent à la pendule et comme je n’ouvre pas, elles entrent dans le salon pour me trouver concentrée sur un écran d’ordinateur, sur le site Vente-privée. Alors que cette occupation pourrait encore aisément se maintenir dans un cadre parfaitement vendredisoirien avec une vague obsession féminine pour le shopping en ligne,  elle part en vrille à la minute où je m’extasie devant un modèle de mitigeur de robinet de salle de bain. Absolument. Pendant que mes amies se ruinent en maroquinerie déguisée en bonne affaire sur ce même site, moi, j’achète un robinet. J’appelle même l’autorité paternelle compétente en la matière afin de départager deux modèles sur lesquels j’hésite comme si je lui parlais d’escarpins Louboutin. Une fois le dilemme cornélien résolu, je valide mon panier virtuel, et je m’apprête à payer mon robinet, des étoiles plein les yeux. C’est alors que je me rends compte que j’ai perdu ma carte bleue.

N’importe quel individu approximativement normal détricoterait mentalement les dernières heures de sa journée afin de se rappeler quand il a utilisé sa carte bleue pour la dernière fois. Comme je partage cette zone d’approximative normalité avec mes congénères, je m’interroge, avec ce résultat tout à fait intéressant que ma carte bleue est aux abonnés absents depuis mardi midi. Je n’ose même pas imaginer les commentaires des gens qui ont la tête bien vissée sur les épaules, eux, quand je leur annoncerai que ma carte a disparu et que je ne m’en aperçois que quatre jours plus tard. Je balaie cette vision désagréable de mon esprit, un fléau à la fois, et je fais un effort surhumain pour tâcher de me rappeler ce que j’ai pu en faire. Après tout, la santé de ma carte bleue conditionne l’achat de mon robinet. J’identifie l’heure du crime avec une marge d’erreur de quelques minutes, ce qui n’est pas si mal sur un délai de 4 jours, j’ai presque envie de le crier sur tous les toits tellement je suis fière, lorsque je me rappelle de l’histoire des 4 jours et des commentaires qui s’ensuivront nécessairement. Je garde mon exploit de déduction pour moi. J’ai en toute vraisemblance oublié ma carte bleue au restaurant mardi midi avec Copine 1 et Copine 2. Finaude et logique comme pas deux, je décide d’appeler le restaurant.

C’est à peu près à cette minute que je me suis faite penser à un personnage de jeu vidéo : Vous voulez acheter un robinet. Il vous faut une carte bleue. Vous ne disposez pas de carte bleue dans votre inventaire. Il faut en trouver une. Le restaurant X possède une carte bleue. Trouvez le restaurant X. Appelez Copine 1 qui vous indiquera le numéro de téléphone du restaurant qui a la carte bleue qui vous permettra d’acheter votre robinet en ligne qui vous permettra de gagner ce jeu crétin. En général, je me lasse avant d’avoir rempli la mission et je cours lire la solution sur Forumjeuxpc.net. Seulement c’est vendredi soir, c’est la vraie vie, et je ne renoncerai pas à mon robinet. J’hésite une demi-seconde, Copine 2 est quelque part dans un avion au-dessus de la Thaïlande, j’appelle Copine 1. Je ne connais pas le nom du restaurant, mais comme c’est elle le cerveau de la bande, elle le saura forcément. Je tente mon super joker, le coup de bigot à un proche. Copine 1 décroche, avec en arrière-fond sonore comme trois bébés crocodiles qu’on serait en train de noyer.  Copine 1 ne semble pas s’en inquiéter outre-mesure, elle ne doit pas être allergique aux crocodiles, et elle articule très calmement le nom du restaurant.  Je raccroche en me disant qu’elle est décidément aussi farfelue que moi, et j’appelle le restaurant, un vendredi soir en plein coup de feu. Ma carte Visa s’épanouit en colonie de vacances dans le petit restaurant laotien, je pousse un soupir de soulagement, et je me dis que ça se trouve, elle ne voudra jamais rentrer à la maison demain, si elle s’est fait des copines là-bas.

Prise d’un remords de dernière minute et alors même que c’est trop tard, je fais opposition sur ma carte bleue que je viens de retrouver par restaurant interposé, en me demandant vaguement à quoi ça sert que j’aille la chercher demain midi si elle est de toute façon bloquée.

Et comme toutes ces péripéties m’ont donné des frayeurs, je décide de mettre une machine de linge de poupée à tourner à 21h. Puisque Ceher Senior et Senior m’ont fait comprendre qu’il leur serait agréable que je vidasse leur cave de mon bordel remontant à 1985, je vidasse donc intensivement et je me retrouve avec trois caisses de jouets et de poupées datant de mes jeunes années sur les bras. Soudainement, le moment me semble particulièrement bien choisi pour les laver. Une histoire d’alignement des planètes ou de prémonition à l’échelle sidérale. C’est ainsi que je me retrouve à 22h un vendredi soir en train d’étendre des robes de poupée des années 80 entre mes jupes Desigual et mes t-shirts spécial travaux de peinture.

Tout va bien.

 

 

Photo (c) Laurent Quevilly - Tous Droits Réservés.

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Commentaires
C
Merci Télophase! Je suis plus que partante pour 366, ça sonne délicieusement chiffre du diable à quelques détails près!
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T
J'ai bien rigolé , j'aime ton humour. Des phrases comme celles-ci sont absolument super :<br /> <br /> "Vingt heures sonnent à la pendule et comme je n’ouvre pas, elles entrent dans le salon "...<br /> <br /> ..."je pousse un soupir de soulagement, et je me dis que ça se trouve, elle ne voudra jamais rentrer à la maison demain"...<br /> <br /> Faut absolument que tu me rejoignes sur les 366, on va bien s'amuser :)
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