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La vie dans mon quartier de lune
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1 juin 2012

Défibrillateur

gameoverUn spam à la noix dans mes messages indésirables attire mon œil (je mobilise l’autre sur des choses plus intéressantes comme le programme télé de ce soir) : « Le défibrillateur de votre entreprise est-il en état de fonctionner ? » D’une part, je ne possède pas de défibrillateur, ce qui réduit considérablement les risques qu’il ne fonctionne pas. D’autre part, il n’y a qu’une seule personne dans mon entreprise, et c’est moi, alors remballez votre baratin, bonnes gens, parce qu’en supposant que je m’écroule raide sur le parquet de mon bureau en essayant de griffonner Omar m’a tuer avec mon stabilo rouge, il faudra qu’on m’explique comment je fais pour me défibriller toute seule comme une grande. Je n’ai même pas mon chamois d’or de secouriste, et je n'ai jamais su monter mes petits jouets Kinder toute seule, alors ils ne croient quand même pas, les spameurs, que je vais savoir me servir d’un truc qui ressemble à deux fers à repasser reliés par une corde à sauter, non ?

Evidemment, leur naïveté désarmante repose sur la foi irraisonnée qu’ils placent dans les cours de PCEM (Premier Cycle d’Etudes de Médecine, pour les novices) via les séries américaines. Bien sûr, dans les séries en question, le héros est garagiste dans la banlieue de Tucson en Arizona, sa vie jongle entre les pots d’échappement et les MacDonald’s, mais quand le vaisseau extraterrestre qui vient de se poser dans le désert voisin tire méchamment sur sa copine, le gars réagit avec un sang-froid dont nous devrions tous nous inspirer solennellement, court dans l’arrière-cuisine du macdonald’s ou de son garage, dégaine le défibrillateur et commence à défibriller. Peu importe que la copine soit en fait en train de se vider de son sang à cause d’une balle extraterrestre mal placée dans le poumon droit, et que présentement un flacon de mercurochrome serait plus indiqué qu’un défibrillateur, le héros ne s’embarrasse pas des petites incohérences du scénario, on lui a demandé de défibriller, il défibrille, et ça marche, la pétasse ouvre les yeux (et entre nous, encore une belle incohérence du script, parce que dans le désert, garder les yeux ouverts frise la mission impossible, je le sais parce que pendant mes vacances en Egypte, même déguisée en apiculteur, mes yeux se prenaient pour la plage de Palavas-Les-Flots).

Or donc, les spameurs qui polluent ma boîte email un vendredi soir s’imaginent visiblement que sous la pression, dans un bel élan de désespoir inspiré, mon incapacité à défibriller laissera la place à l’instinct de survie le plus puissant qui soit et que d’un coup, le monde de la défibrillation m’ouvrira ses portes. Moi, ce que je vois, c’est qu’en fait de porte, c’est plutôt St-Pierre qui risque de demander si c’est bien moi qui ai frappé, parce que sous la torture la plus barbare, je serais bien incapable de défibriller. A plus forte raison si la victime défibrillable, c’est moi, et que l’héroïne défribrillante, c’est encore moi. Juste histoire de leur mettre le nez dedans, à ces énergumènes de spameurs qui n’ont rien d’autre à foutre, franchement, un vendredi soir de juin avec Rolland-Garros à la télé ?, imaginons la scène. Je suis tranquillement en train de procrastiner devant mon ordinateur, quand soudainement, la crise cardiaque. Je ne veux pas y mettre de la mauvaise volonté, m’enfin une crise cardiaque à mon âge, franchement, ça me ferait de la peine, je le prendrais un peu comme une attaque personnelle en plus que je fais bien attention à manger mes 5 fruits et légumes par jour, alors que si j’avais su je n’y serais pas allée de main morte sur le chocolat et sur le tiramisu, si c’est pour crever de toute façon, bref, je m’égare.  Défibrillateur

 

Moyennement convaincue par le coup de la crise cardiaque à 33 ans (et pis faut qu’il arrête cette fixette aussi, le bon Dieu, à estourbir les gens dès qu’ils ont 33 ans, ça devient malsain), je suis néanmoins obligée de m’en tenir à ce scénario, les vaisseaux extraterrestres et les déserts étant une denrée finalement assez rare en région parisienne.

Bon. Donc je crisecardiquise, je présume que je me raidis comme si un moustique venait d’entrer dans mon pantalon, et je glisse de ma chaise en me fracassant l’orteil droit dans l’arête du bureau au passage (ça n’apporte rien à la scène de défibrillation mais comme c’est un réflexe assez inévitable chez moi, se fracasser l’orteil droit contre des meubles divers et variés, ça permet d’ajouter une petite note de réalisme à l’ensemble). Je gis donc misérablement sur le sol, et dans un sursaut de conscience médicale, j’analyse que je suis en train de faire une crise cardiaque et que la seule autre personne à pouvoir me sauver, mon chat, est en train de regarder son jeu puis secoue la tête négativement « non, pas mieux » comme si on était en train de jouer aux Chiffres et aux Lettres. Conclusion : Céher, ma fille, si tu ne veux pas manger les pissenlits par la racine dans les minutes qui arrivent, il va falloir te débrouiller toute seule.

Personnellement, entre mon téléphone portable à portée de main et le défibrillateur qui implique de ramper comme un ver malade sur deux étages et 23 marches d’escalier, j’aurais tendance à pencher pour la solution de facilité, le coup de bigot au pompier fier et ténébreux qui sait toujours quoi faire quand une tuile vous tombe dessus ou que votre crétin de chat est coincé dans le pommier. Mais par goût du jeu, choisissons pour ce soir le défibrillateur. Je me télétransporte jusqu’au défibrillateur en question – parce qu’en général, en situation d’arrêt cardiaque, il n’est pas tellement recommandé de faire le guignol dans l’escalier, même en rampant - et j’attrape la bête. A ce stade de ma crise cardiaque, une question s’impose : ça se branche, ce machin-là ? Et comment on fait si on l’a déchargé la veille après le film et qu’on l’a rangé en oubliant de le recharger ? Est-ce qu’il y a une petite case avec des piles LR44 ou un panneau solaire, n’importe quoi qui me permette de le faire fonctionner manuellement ? Une fois toutes ces petites questions de détail réglées, tout ça en étant dans un état mourant, excusez-moi d’avoir le mauvais goût de le rappeler, je me défibrille, donc. En supposant que je ne m’hydrocute pas avec les électrodes tellement le métal est froid sur mon pauvre cœur, comment je sais quand je suis morte ou pas, et s’il faut continuer ou si c’est foutu ? Après tout, si je suis à la fois juge et partie, je ne peux pas être objective.

En gros, l’Homme retrouvera le soir en rentrant mon cadavre encore chaud – voire cramé si je n’ai pas réussi à régler correctement le niveau de voltage du machin – tenant encore en main le défibrillateur. C’est là qu’intervient toute la finesse du spam : le spam au-dessus du message à défibrillateur me conseille de changer de lunettes chez Grand Optical. Je n’avais aucune chance de m’en tirer : j’ai confondu le défibrillateur avec la perceuse électrique.

 

Photo (c) Bruno Issaly - Droits Réservés

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