21 octobre 2015

Seul sur Mars

Puisqu'il n'y a pas moyen de se balader dans le métro depuis un mois sans se prendre sur le coin de la figure l'affiche de 'Seul sur Mars'; et puisque rien que l'affiche en question m'exaspère au plus haut point, j'ai décidé de ne pas m'infliger le supplice d'aller voir le film pour pouvoir le descendre en flammes après. Je passe directement à la case 'descentement en flammes'.

Le titre français: déjà une erreur de casting. Un film qui se résume aussi facilement en deux mots n'augure rien de bon niveau créativité. Livrer le noeud crucial de l'intrigue au spectateur avant même qu'il n'ait eu le temps de dire "deux bols de pop-corn, et ça fait dix, merci!", c'est moyen-moyen question discernement commercial. Moi j'avais pensé à "Peut-être à plusieurs sur une autre planète" mais ça déborde de l'affiche et ça fait film porno bizarre.

Clairement, dès l'affiche, ce n'est pas le titre qui les intéresse, les producteurs, c'est le fond de teint. Matt Damon en gros plan se balade avec un tonneau savoyard de Gemey Meybelline anti-imperfection, en se demandant pourquoi la maquilleuse lui en voulait autant avant la prise de vue. Les graphistes ont bien essayé de rattraper le coup en noyant l'affiche dans la même couleur que le fond de teint tueur, et résultat: ils l'ont transformée en photo des années 70. 

Il suffit donc de voir l'affiche, de lire le titre et l'accroche "les secours sont à 225 millions de km" pour comprendre qu'on ne se situe pas exactement dans le premier film intimiste d'un réalisateur kazakh. Et moi, assise sur mon siège de métro à me farcir pour la 4ème fois de la journée la tête d'abruti rougeoyante de Matt Damon, d'un coup, je m'énerve, j'en ai ras-la-casquette des films américains prévisibles et moralisateurs qui ressassent pour la dix millième fois la glorieuse épopée de la civilisation américaine et le mythe du colon salvateur et bienfaisant qui va mettre l'univers à ses pieds.

Alors je vais vous dire, moi, ce qu'il se passe dans Seul sur Mars, parce que c'est aussi évident et inévitable qu'un weekend sous la pluie après une semaine de soleil radieux. Parce que les Américains ont la même finesse qu'un rhinocéros boulimique, parce qu'ils ont à peu près autant évolué dans leur approche des relations entre l'homme et le Cosmos que le cours d'un prof de maths au bout de vingt ans dans un collège de banlieue. Attention, spoiler, amis lecteurs, voilà ce qu'on va à tous les coups subir dans Seul sur Mars.

D'abord, forcément, il y aura un petit rappel du background du héros, histoire de le situer. On a bien compris que le héros, c'était Matt Damon, il n'y a que son nom sur l'affiche. En même temps, un film qui s'appelle Seul sur Mars et qui affiche 47 personnes au casting, ça fait désordre. Le HLM de la capsule spatiale, ça vend moins bien, sont pas fous les Amerloques.

Matt, qui dans le film doit probablement porter un nom noble à forte consonance historique - misons sur Richard, George, Abraham peut-être pour le clin d'oeil au lobby juif qui finance 80% du film - abrégé en un truc ridicule et court pour que le citoyen lambda puisse s'identifier même en l'absence de McDonald's sur la planète Mars, genre Brad, Richie, Bill, Dave.  Matt, disais-je, est un brave gars, probablement incorruptible. Ils ont sans doute tourné une scène où on le voit adolescent voler au secours d'une policière agressée par deux racailles auxquelles elle venait de mettre une contravention, mais ça faisait un film de 3h54, ils ont été obligés de la couper au montage. La scène établissant l'intégrité indéboulonnable du héros agit comme une sorte de décharge, un disclaimer: "nous indiquons clairement que notre conception de l'héroïsme ne peut passer que par un casier judiciaire vierge, et nous nous déchargeons de toute responsabilité en cas d'héroîsme intempestif manifesté par une petite frappe - pire: par un Noir."

Bref. Héros incorruptible, certes, mais attention, le film américain est raffiné, il est subtil, il n'est pas manichéen, ouh la non! Le héros a aussi une faiblesse, une fissure, une faille, et tous ces mots qui commencent par f- comme fuck. Le héros se trimballe une douleur sourde, un traumatisme d'enfance, un compte non réglé avec lui-même. Parce qu'il a eu un C- à un contrôle de sciences physique en primaire, il nourrit une véritable rage de vaincre, de se surpasser, de sauver la planète - en général pour impressionner son père. Ou son grand-père, en fonction du casting disponible. C'est toute cette frustration rentrée et accumulée qui va l'aider à survivre pendant les 2h suivantes, et nous achever par la même occasion.

Bien sûr, on imagine bien qu'il ne va pas être tout seul, Matt, quoi qu'en laisse présager ce grand farceur de titre. Non, non, c'est même la grande leçon du film, je suis prête à en mettre ma main au feu: on n'est jamais tout seul, et on peut compter sur tous ses amis. Il faut savoir que le type qui écrit les histoires des blockbusters apocalyptiques bossait il y a vingt ans sur les épisodes de Mon Petit Poney. Ainsi donc, Matt a probablement, dans l'ordre: une femme, des enfants, un ami d'enfance, un collègue auto-sacrifiant, un pays suspendu au destin du petit bonhomme avec un casque à l'autre bout de la galaxie.

Sa femme, parlons-en. J'affirme avec certitude que sa femme est une jolie femme (message au citoyen américain: eh mon gars, tu vois ce que tu peux te décrocher comme joli petit lot si tu respectes God et your country!), souriante et godiche comme on n'en fait plus. Il faut savoir que dans les films américains, la femme de héros sert de repoussoir pour mettre en valeur son homme dans toute sa glorieuse puissance. Point bonus: elle se trimballe tout au long du film un gamin en bas âge sur la hanche, montrant au passage à quel point le héros a pris le temps d'oeuvrer en faveur de la politique nataliste de son fier pays, et elle ne s'exprime qu'en duplex depuis sa cuisine, histoire de bien remettre les choses à leur place. L'espace, c'est une affaire d'hommes, non mais alors. Et puis 'Seule dans la Cuisine', ça fait moins peur.

Après, immanquablement, on se coltine l'équipe entière du centre aérospatial qui suit minute par minute avec un stress indicible les misères de Matt perdu sur une autre planète. Le spectateur mesure aisément la gravité de la situation au nombre de gouttes de sueur perlant aux tempes du chef - le film catastrophe est sponsorisé par Evian, sache-le, spectateur. Et puisque l'on parle de chef, je le vois d'ici, le responsable décisionnaire sur les épaules duquel repose le sort de Matt, de la mission, et ne nous voilons pas la face, de la Terre tout entière. Le chef est noir. C'est une constante du film américain, une sorte d'ingrédient secret: toujours placer un Noir à un poste-clé, côté gentils évidemment, histoire de rattraper en deux minutes de casting 300 ans de ségrégation raciale. Perso, j'hésite entre Laurence Fishburne et Samuel L Jackson mais je suis ouverte à toute proposition. Le Noir, donc, va garder un calme olympien tout au long du film, tout en réussissant l'exploit d'exprimer tout le désarroi de l'humain face aux éléments déchaînés en un seul serrement de mâchoire.

Bien. Maintenant que les personnages sont posés, le reste coule de source. Matt va forcément hurler de découragement à un moment ou à un autre, et l'ingénieur du son va faire mumuse avec sa tablette en mettant de l'écho à ce cri-là. Puis Matt va se rappeler son C- en sciences physiques en primaire, et après une séquence plan fixe de 5 minutes 37 secondes allongé par terre face tournée vers le sol, il va se relever, en affirmant de plus en plus fort "Never again. I AM NOT HAVING A C- EVER AGAIN!" et pour peu que son satellite fonctionne encore, les 47 collègues au centre aérospatial sur Terre vont tous pousser un soupir de soulagement et la détermination de Matt va les re-motiver, causant un véritable attroupement autour de la machine à café.

Matt va forcément sortir une photo jaunie de sa femme et de son fils, au moment crucial, et l'embrasser en faisant une courte prière - pas trop marquée pour ne pas s'aliéner un potentiel marché moyen-oriental, mais suffisamment pour réveiller toute la bigoterie contenue dans le peuple américain, et dieu sait que ça en fait, de la bigoterie.

Et puis à partir d'un truc tout con, un morceau d'aluminium ou un ipod prêté par un collègue avant le décollage de la navette sur Terre, Matt va réussir à trouver le moyen de rentrer au bercail, genre votre vaisseau spatial à 57 milliards de dollars sur lequel vous bossez depuis 32 ans, à la NASA, c'est de la merde, les mecs, en vrai c'est Apple qui m'a sauvé la vie (le film est aussi sponsorisé par Apple), et il va retrouver sa femme en pleurs qu'il va serrer contre lui en l'embrassant sur le haut de la tête, suprématie masculine oblige. Un petit câlin blagueur à son fils, hey buddy, I told you I'd be home for your birthday party at McDonald's, didn't I?, pas trop sentimental, juste assez pour qu'on comprenne que le fiston est lui-même un futur héros en puissance. C'est ainsi que je peux d'ores et déjà annoncer la sortie du sequel. Il s'intitulera 'Seul sur Jupiter', mettra en scène le fils de Matt vingt ans plus tard, et nagera dans une mer de références mythologiques à la sauce américaine.

Le pire de tout ça, c'est que je suis prête à manger mon chapeau si 'Seul sur Mars' ne comporte pas au moins la moitié des éléments que j'imagine ci-dessus. Mais pour le vérifier, il faudrait que je voie le film.

 


Commentaires

    D'une planète l'autre

    Ah, mais c'est tout l'intérêt des films américains, ça. Trééééés prévisibles ! Ce n'est donc pas sur l'écran qu'il faut chercher les rebondissements les plus intéressants.
    C'est ainsi qu'on commence seul sur Mars - et qu'on termine à deux sur Vénus.

    Posté par delest, 22 octobre 2015 à 00:28
  • Eh oui, parce qu'à deux on est plus fort. La preuve: ils sont Vénus, ils ont vu, ils ont vaincu.

    Posté par Ceher, 22 octobre 2015 à 10:57
  • ça m'amuse. J'ai rien vu venir dans ma campagne. Seul où ça ? moi j'étais seule dans ma voiture pour aller à Dijon voir Tichat qui est à l'hopital. J'écoutais pourtant France inter, la voix de Paris. J'aurais bien du voir ce qui se passe dans le métro, non ? sont devenus nuls sur france inter ? si on peut plus compter sur eux pour nous faire un dessin de ce qui se dit à Paris, comment qu'on va être informés, zut alors !En tous cas, si c'est comme ça, être seul sur mars, je préfère encore être seule dans ma scénic en allant voir tichat à l'hopital de Dijon.....

    Posté par younder, 23 octobre 2015 à 21:56
  • Te fatigue pas, je l'ai vu pour toi. pas au cinéma, non et puis quoi encore? M'habiller, faire la queue, me coltiner la mauvaise éducation des spectateurs venus manger leur sandwich gras, se bécoter sans discrétion, rire aux éclats ou mieux encore tenir de véritables discussions à voix haute au téléphone !

    Non je l'ai regardé peinardement affalée dans mon salon. DVD gravé pour 1 euro par mon fournisseur habituel qui en a fait un métier et qui peut vous débrouiller les films du début du siècle dernier, les films à l'affiche et s'il fait un effort les films en cours de tournage.
    Hadopi même pas peur de ce côté du détroit !

    Tu as pratiquement tout juste ...
    Ce film c'est Mac Gyver 2015 version long métrage.
    Si le résultat de leurs actions n' était pas quotidiennement visible de par le monde depuis 1776 on serait prêt à jurer que le peuple américain est humain, intelligent, cultivé, beau et tu peux ajouter toutes les qualités avec leurs superlatifs pour décrire les héros US.
    ça explose de partout et ça ne meurt jamais ...ils sont un peu comme l'Hydre.
    ça colmate des brèches avec du chatterton dans l'espace ça fait des trucs incroyables qui font qu'il n'y a plus aucun doute, Dieu est avec eux, où serait-il sinon ?
    Un petit coup de poignard subliminal dans le dos des chinois en passant, ignorant probablement que dans quelques années nous payerons tous des sommes faramineuses pour nous faire brider les yeux, lisser les cheveux et parler chinois couramment ...
    A un moment du film, gros problème de temps pour construire la navette qui doit récupérer notre héros sur Mars.
    Deux savants chinois se mettent d'accord avant de prévenir leurs autorités pour prêter un morceau de vaisseau spatial ce qui fera gagner du temps.
    Les US s'envolent pour Pékin, voient l'engin et disent " AH c'est ça ? nous on n'utilise plus des trucs comme ça depuis Apollo 9" ou quelque chose d'approchant ...
    Mais ça ne les empêche pas de récupérer l'engin qui ira sauver le crétin qui fait pousser des patates sur Mars ...
    J' 'avoue que j'ai du m'assoupir un peu au milieu du film, mais je suis sûre que je n'ai pas raté de moments essentiels.
    Pour finir, ce que j'aime le plus dans les films américains, c'est le sang froid des personnages ...américains!
    Ils ne pètent jamais les plombs même dans les moments les plus dramatiques.
    Non seulement ils sont toujours zen mais en plus ils font de l'humour même lorsque par exemple on leur dit" si vous y allez vous risquez de mourir, si vous n'y allez pas vous pouvez mourir aussi" leurs réponses fusent toujours à propos jamais hors sujet, pleines d'esprit, d'humour pince sans rire ...ils sont forts, merde !
    Merci Ceher de m'avoir donné l'opportunité de voir Seul sur Mars, sans toi j'aurais certainement passé mon après midi à faire autre chose en économisant un euro ♥

    Posté par "H", 28 décembre 2015 à 19:11

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