06 octobre 2015

Miracle

On dit que les gens, de nos jours, ont perdu la capacité de voir le monde avec des yeux d'enfants, et qu'on se sait plus rêver. C'est faux, je regrette. La plupart de mes clients, par exemple, croient encore au Père Noël avec une conviction désarmante.

Ils ont su conserver toute l'innocence de l'enfant qui découvre le monde et demande à ses parents de lui acheter une licorne le samedi matin à Carrefour.

Avec eux, j'ai toujours un peu l'impression d'être Marraine la bonne fée. La harpie de Shrek, entendons-nous bien, pas la bienfaisante petite chose ailée qui vient résoudre une crise existentielle avec une recette d'Halloween. "Nous voudrions un tableau de Dali gratuit. Et il est essentiel qu'il y ait un chien rouge et trois canaris déplumés dessus. Nous insistons sur le gratuit, hein, nous avons un tout petit budget pour ce titre!"

Cette naïveté est tout à fait charmante, n'est-ce pas, et j'hésite à anéantir cet optimisme débridé par des observations plates et sans appel. "Est-ce qu'on peut demander au studio américain Requinozor de ne pas nous facturer ces 177 images de film, exceptionnellement? Tu leur expliques que notre bouquin va révolutionner le monde moderne et qu'il est valorisant pour Requinozor Ltd de participer ainsi au rayonnement planétaire de la spiritualité littéraire. Comment? Si. On peut tout à fait parler de spiritualité littéraire pour un livre de bricolage."

Parce que la difficulté est nichée dans cette phrase apparemment anodine: si la réalité trouve une brèche pour s'infiltrer dans le monde des bisounours de mes clients, ils trouvent aussitôt l'argument en béton pour la colmater: oui mais nous, c'est l'exception. Ils sont tous persuadés que leur livre est un chef-d'oeuvre qui fera partie de la prochaine expédition lunaire dans la poche de Neil Armstrong (parce que dans leur monde merveilleux, bien sûr, Neil Armstrong n'est pas mort.)

Tout cette capacité à vivre à Sim City version Chantal Goya culmine avec la demande d'une photo du monstre du Loch Ness. Alors que, poussée par le désespoir, je finis par leur proposer le dessin en image de synthèse d'un artiste imaginatif qui a représenté une Nessie à mi-chemin entre le calamar et la pompe à vélo, ils opinent vigoureusement du bonnet en me disant "ça, c'est beaucoup mieux! On voudrait ça, mais pas un dessin, une photo avec le VRAI monstre." Mais bien sûr... Et à ce moment-là, la p'tite marmotte, elle met la tablette dans l'emballage etc etc.

Et pendant que le cours de l'entreprise, un des plus gros groupes d'édition de France, s'envole à Wall Street pour que son PDG puisse se faire construire une nouvelle piscine, l'éditrice ergote sur 30 euros parce que, me dit-elle avec circonspection, "les caisses sont vides". Les caisses, sans doute, les poches en revanche, rien n'est moins sûr.

Rien n'égale cependant l'attendrissante naïveté du client qui m'envoie douze tonnes de travail un vendredi soir à 21h46 en m'indiquant qu'il examinera mes propositions le lundi matin en réunion. J'entends déjà le trépignement des petits lutins impatients de venir s'activer à mon bureau pendant la nuit.

Avec certains clients, c'est le pèlerinage à Lourdes tous les jours. Il faut croire aux miracles pour continuer à travailler avec des inconscients dans l'espoir qu'ils vous disent, un jour, 'on veut cette photo, on a plein de temps et un un budget extensible et on sait combien vous êtes compétente!". Je vais aller mettre un cierge à Saint-Canari.

Posté par Ceher à 22:06 - Commentaires [ 7] - Permalien [ #]

Commentaires

    ah, comme c'est dépaysant, comme le coeur se gonfle, comme on se sent voyager IMMEDIATEMENT avec tes texte. Profites, ce sera pas noel comme ça tous les jours, aujourd'hui comme hier je me réjouis tellement de ton retour !

    Posté par younder, 07 octobre 2015 à 22:47
  • Les clients sont tous comme cela, je m'en rappel d'un, sans budget évidemment (ou si petit), à qui j'avais résumé la situation, d'un "Si je comprend bien, vous voulez le show de Jonnhy Halliday au stade de France pour le prix d'une remise de médaille à Bécon les Bruyères"

    Posté par Gilsoub, 08 octobre 2015 à 09:52
  • Younder

    Merci Younder !!!! Le problème du voyage que je te propose, c'est que vu les budgets, c'est du low cost, ça te dérange pas?

    Posté par Ceher, 12 octobre 2015 à 12:29
  • A Gilles

    Ah ah ah !!! On a les mêmes!!! On peut faire des échanges, comme avec les images Panini!! Ils ont rigolé, au moins, tes clients, quand tu leur as dit ça? Ou c'était un modèle sans humour?

    Posté par Ceher, 12 octobre 2015 à 12:30
  • Attaquer la piscine des PDG, c'est facile, tss tss .... Mais là, tu te trompes quand même de cibles.
    Car, sans cet équipement indispensable, où apprendraient ils leur métier de requin ? À noyer le poisson ? À nager en eau trouble ?
    Il faut bien réfléchir, avant de distiller son venin.

    Posté par delest, 12 octobre 2015 à 13:13
  • Aaaaaah Delest!!!

    Ravie de te retrouver!!! C'est le vent du nord qui t'a ramené dans mon quartier? (Note comme j'évite habilement toute référence au vent Delest).
    Tu as raison, j'ai cédé un peu vite à l'appel des sirènes.

    Posté par Ceher, 16 octobre 2015 à 10:46
  • tu appelles ça du low coast parce que c'est ton quotidien. Pour moi, c'est un vrai voyage, avec les hotesses, les petites attentions, la petite serviette tiède pour se débarbouiller. AH, on est déja arrivés ?

    Posté par younder, 16 octobre 2015 à 12:12

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